Le manoir est silencieux, mais ce silence n'a rien de paisible. Il est lourd, épais, étouffant. Comme une toile d'araignée invisible, il s'accroche à ma gorge et m'empêche de respirer correctement.

Je me suis enfuie, me suis assurée qu'il ne me suivait pas, et me suis terrée dans les entrailles de cette maison, dans les pièces où personne ne va jamais. Là où l'humidité s'insinue entre les pierres, là où les lampes ne brûlent plus depuis des années. Là où j'ai l'impression d'avoir été enterrée vivante.

Je ne veux voir personne.

Je ne veux parler à personne.

Je ne veux plus rien ressentir.

La vérité me brûle de l'intérieur, me ronge comme l'acide. J'étais morte, et ce n'est pas un monstre qui m'a arraché la vie. C'était lui, Ramay. Mon mari. Le père de mon enfant. Le monstre caché sous une peau humaine.

Et c'est lui, Aydan, qui m'a redonné la vie.

Je me suis assise dans ce qui semble être une ancienne chambre d'amis abandonnée, là où les draps recouvrent encore le lit, couverts d'une poussière épaisse. Grelottante, j'enlace mes genoux contre ma poitrine, sans comprendre si c'est à cause du froid ou du souvenir.

Tout ici parait chargé d'ombres. La tapisserie s'effiloche comme une peau morte, le parquet grince au moindre de mes mouvements, comme si le manoir lui-même me reprochait d'être encore en vie. Il me reconnait, j'en suis certaine. Comme une bête qui se souvient de sa proie.

Et moi... je me souviens aussi.

La mémoire revient par vagues. Des images floues. Des sensations. Des fragments d'avant. La peur qui me glaçait le sang. Les cris dans la nuit. L'odeur du feu. Du sang. Mon sang.

Je me lève brusquement. Je suffoque.

Mes doigts tremblent. Mes jambes ne me portent plus vraiment.

Je suis vivante, mais je me sens morte.

Ou pire : entre les deux.

Je titube dans le couloir, m'accroche aux murs comme une âme en peine. Mes pas me mènent dans un autre recoin oublié de cette demeure : le salon rouge. Autrefois, on l'appelait ainsi à cause des tapisseries couleur vin et des rideaux de velours lourds. Ce salon, je l'ai longtemps évité.

Je comprends maintenant pourquoi.

Lentement, je m'avance dans la pièce. Chaque objet ici me semble chargé d'un souvenir que je ne possède plus. Que je retrouve peu à peu. Le fauteuil près de la cheminée. Le guéridon renversé. Les cendres mortes dans l'âtre.

Et soudain... je le ressens.

Pas une pensée. Pas une mémoire.

Un instant. Un éclat de vie... ou de mort.

Sans crier gare, je tombe à genoux. Mon vent me fait mal, comme transpercé, mes côtes brûlent. Ma gorge ne laisse plus passer l'air. C'est comme si... je revivais le moment où j'ai cessé d'exister.

Où il m'a tuée.

Gémissant, je me recroqueville sur le sol, plongée dans les brumes de ma propre folie. Le froid me mord. Ou peut-être est-ce la panique.

Mon cœur bat trop vite. Ma magie s'agite.

Je le sens.

Une pulsation étrange s'éveille au fond de moi. Une énergie qui ne m'appartient pas tout à fait, et qui semble vouloir émerger, sortir, exploser. Ma vision se brouille. Une lumière grise filtre sous mes paupières fermées, bien que la pièce soit plongée dans l'obscurité.

Les Spectres OubliésDes histoires addictives. Découvrez maintenant