A.

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À l'embrasure

Comment écrire ce qui est donné à voir ?
Comment décrire le fond des choses sans basculer vers l'affranchissable ?
Descendre du cheval, s'agenouiller sur un goudron dur où jamais nos pieds n'ont marché.
Habituer la plante à pousser ici. Comment le pourrait-elle ?

La plante de nos pieds, étrangère à la terre, étrangère à l'herbe,
peut-elle encore sentir ce qui lui est montré ?
Le sensible flotte : il est entre la peau et l'œil,
entre la chaussure et le brin d'herbe.

Le sensible, obscur, comme le labyrinthe où hurle le Minotaure.

L'œil s'habitue : il voit les couches, il devine le sexe, il se détourne.
Comment ne pas s'arracher les yeux dans un cil douloureux ?
Porter l'affect, dans la honte de la perte, sans défaillir.

Mais peut-on seulement défaillir vraiment ?
Nous ne sommes même pas propriétaires de nos tombes.

Il faut.
Il faut déposer les armes contre la lumière.
Il faut aimer même ce que la poussière a trahi.
Il faut bégayer l'impossible au bord de la langue.
Il faut marcher avec les chaussures trouées,
sentir le sol durcir sous la plante oubliée.

Il faut porter la honte comme un vêtement retourné.
Il faut inventer une tendresse pour la béance.
Il faut descendre au fond, mordre la saleté avec les dents.

Nourrisson pleurant dans la glaise où aucune tombe n'attend notre nom.

Il faut voir sans regarder, toucher sans prendre,
il faut désapprendre à vivre avec des murs pour épaules.

Il faut saigner de l'œil qui a vu la division du sexe,
du sexe premier, de la fente originelle
où l'amour, déjà, hésitant entre lumière et ombre.

Il faut traverser.
Il faut consentir à la friction,
au râpeux, au labyrinthe du ciel fermé.

Il faut aimer la poussière.
Il faut aimer la pierre qui nous ignore.
Il faut chuter encore.
Chuter avec un peu de sang, un peu d'herbe, un peu de brume.

Il faut blêmir dans les chambres blanches, où chaque cri est une naissance qu'on tait.

Il faut, il faut,
non par obéissance,
mais parce que le verbe est la seule musique restée vivante
au creux du silence.
Face au trou béant d'où nous venons et où nous retournerons,
poussière sur la poussière, frère de la poussière.
Parole, lumière fracassée.

Jaune PissenlitOù les histoires vivent. Découvrez maintenant