Un groupe de mouettes se posa à côté de gros sacs poubelles. A coup de bec, elles cherchaient à les crever. Leurs cris étaient couverts par le bruit assourdissant des engins de chantier que Léa pouvait entendre mais ne pouvait pas voir. L'une des mouettes s'approcha de Léa à petits sauts avec un air belliqueux. Léa attrapa une pierre et lui lança. La mouette s'envola en poussant un cri strident.
« Je dois bouger ! » Se dit Léa. Elle jeta un regard circulaire autour d'elle. Elle était dans une fosse d'une quinzaine de mètres de profondeur et longue d'une trentaine de mètres, fermée aux deux extrémités. L'autre versant en face d'elle, creusé dans la terre, était moins profond mais plus pentu. Léa était à mi-chemin entre le sommet et le bas de la fosse. Elle se remit doucement sur le ventre pour éviter de glisser davantage. Elle commença à remonter la pente. La « montagne poubelle » était instable. Léa dérapa plusieurs fois en voulant avancer trop vite. Chaque chute ravivait ses douleurs. Elle décida d'escalader le tas d'immondices à plat ventre en assurant chacune de ses prises. Chaque poussée vers le somment meurtrissait ses pieds nus. Elle jurait comme elle n'avait jamais juré de toute sa vie. Au ras du sol, l'odeur de putréfaction était insoutenable. Mais la peur des rats qui grouillaient sous les ordures poussait Léa à ne pas s'arrêter. Elle pleurait des larmes de dégoût, de douleur et de rage. Elle rampa sur les derniers mètres pour atteindre le sommet et se cacha derrière un tas de vieux cageots pourris. Un peu plus loin, un Bulldozer poussait des monticules d'ordures dans une autre fosse. La décharge était un vaste espace avec de gigantesques monticules d'ordures un peu partout. De son poste d'observation, Léa pouvait voir les camions entrer, vider leur benne et repartir, des bulldozers en action et des baraquements à côté d'un parking. Derrière la décharge, il y avait des collines boisées.
« La fin d'après-midi approche, le chantier va sans doute bientôt fermer. » Pensa-t-elle.
Elle redescendit un peu dans le talus pour éviter de se faire repérer. Elle regarda autour d'elle. Une vieille chaussure de sport trônait sur un carton. Elle alla la chercher. La chaussure était trop grande et le lacet cassé mais elle lui protégerait le pied. Elle se mit en quête de l'autre pied. Elle ne trouva qu'une vieille chaussure d'homme en cuir élimé. Elle s'en contenta. Léa éventra plusieurs sacs dans l'espoir de trouver un pantalon ou une veste. Elle ne tomba que sur un bout de ficelle pour attacher le haut de son pyjama, une paire de gants troués et une casquette. Le vrombissement du moteur du bulldozer venait de s'arrêter. Léa regagna rapidement son promontoire pour voir ce qui se passait. Le bulldozer avait changé de direction et venait droit sur elle. Elle était tétanisée. Elle allait être poussée au fond de la fosse et ensevelie sous des tonnes d'ordures. L'énorme lame de l'engin s'abaissa, poussant devant elle un mur de déchets. Cette fois, Léa n'avait pas le choix. Il fallait qu'elle sorte de son trou pour que le chauffeur la voie. Elle se redressa et hurla.
- Stop ! Stop, arrêtez cet engin ! Le cageot sur lequel elle prenait appui se brisa en 2. Léa perdit l'équilibre et chuta de plusieurs mètres. Affolée, elle se releva et remonta la pente le plus vite possible. Trop tard. La lame du bulldozer n'était plus qu'à quelques mètres d'elle. Elle allait se faire écraser. Son regard passa rapidement de la lame au fond du fossé. Il fallait qu'elle saute. Elle jeta un dernier coup d'œil à la lame qui était à moins d'un mètre d'elle, se retourna pour sauter quand l'engin s'arrêta brusquement. La lame se leva soulevant un tas d'ordures et provoquant un début d'éboulis. Léa s'écrasa au sol pour éviter de retomber dans la fosse. Le chauffeur descendit de l'engin, s'approcha de la fosse et se soulagea en sifflotant. Elle était à ses pieds mais il ne la vit pas. Léa ne put se retenir de vomir. L'homme rejoignit les baraquements. Léa attendit qu'il soit assez loin pour se relever. Les ouvriers s'arrêtaient de travailler et quittaient la décharge les uns après les autres. Le dernier partit à la nuit tombée.
Léa s'avança dans la pénombre en boitant avec ses deux chaussures dépareillées. Elle était à découvert et craignait de se faire repérer. Elle accéléra le pas. Les baraquements étaient de longs cubes gris d'un étage alignés les uns à côté des autres avec des fenêtres protégées par des barreaux. Elle jeta un coup d'œil à l'intérieur. Il faisait trop sombre pour qu'elle puisse voir quoi que ce soit. Elle passa d'une porte à l'autre. Elles étaient toutes fermées. La faim lui tiraillait l'estomac et elle ne supportait plus la puanteur de ses haillons. Elle espérait pouvoir trouver à l'intérieur de quoi manger et se changer. Elle ramassa une grosse pierre et frappa à la hauteur de la serrure de toutes ses forces. Le choc brisa le silence de la nuit et raisonna comme un coup de tonnerre dans l'immense terrain vague.
« S'il y a quelqu'un... Pensa-t-elle. Je ne vais pas tarder à le savoir. » Elle attendit un long moment, cachée derrière un camion. Personne. Elle reprit la pierre et frappa la porte de plus en plus fort. La rage décuplait ses forces. Elle ne se souciait plus du bruit qu'elle faisait. La serrure céda. Léa poussa la porte et avança à tâtons dans l'obscurité en cherchant l'interrupteur. La pièce était presque vide : une table, six chaises, un évier encombré de vaisselle, un frigo et un micro-onde. Elle ouvrit le frigo. Il était rempli de canettes de bières et des restes d'un repas.
« Du chili con carné. Constata Léa. Elle ramassa ce qui en restait, le vida dans un bol qu'elle fit chauffer au micro-onde. Elle s'installa à table et commença à manger. Le plat était très épicé et lui donna envie de boire. Elle fit couler l'eau du robinet et se versa un grand verre. L'eau avait un goût rance et amer. Elle l'a recracha. Elle se résolut à ouvrir une canette de bière. C'était la première fois qu'elle buvait de l'alcool. Elle s'était pourtant toujours promise de ne jamais en boire. Le goût l'écœura mais le liquide âpre la désaltéra. Elle but à grande goulée la canette entière pour faire passer le gout du piment qui lui brûlait la langue. Elle se releva, sa tête se mit à tourner. Elle ne put réprimer un rôt et un rire. C'était son premier rire depuis... Elle ne s'en souvenait plus. Elle se rassit sur sa chaise. Regarda ses chaussures et les fit bouger comme des marionnettes. Elle rit à nouveau. Elle essaya de se relever en se tenant à la table et esquissa un pas de danse en relevant les pans du haut de son pyjama.
« Léa Greenberg, comtesse de la décharge, pour vous servir. » Dit-elle à haute voix. Elle eut un long fou rire. Elle regarda son pantalon déchiré, noirci de crasse, sa chemise fermée par un bout de ficelle qui empestait la pourriture. Elle eut un haut le cœur et se laissa retomber sur sa chaise. Elle se sentait mal et se mit à tousser. Elle cracha du sang. Le virus se rappelait à elle.
« Je ne dois pas faiblir ! » Se dit-elle. Elle se redressa et alla dans l'autre pièce. C'était un vestiaire avec une douche et des casiers presque tous cadenassés. Elle ouvrit ceux qui n'étaient pas verrouillés. La plupart étaient vides mais l'un d'entre eux contenait une paire de bottes et une combinaison de chantier. Elle les enfila. Les bottes avaient 3 à 4 pointures de trop et elle flottait dans la combinaison. Elle se déshabilla et passa sous la douche. Elle se frotta avec un petit morceau de savon qui avait été laissé là, jusqu'à le faire disparaître entièrement. L'eau brûlait sa poitrine et son ventre écorché. Le plaisir qu'elle avait à se débarrasser de toute sa crasse fit passer la sensation de douleur. Elle se rhabilla, sortit du baraquement en laissant tout en plan, jeta son pyjama sur un tas d'ordures et se dirigea vers les collines.
