Alors que cette évidence tourne en rond dans ma tête, et après quelque trente minutes de réflexion, quelques coups discrets toquent à la porte.
— Entrez.
Emin passe d'abord la tête par l'entrebâillement et voyant un petit sourire discret sur mes lèvres, il entre.
— Je suis venu voir comment tu allais. Je peux ? demande-t-il en désignant le bord du lit.
— Oui, vas-y.
— Je tenais à te présenter mes excuses. Je ne vais pas dire que je regrette car tant que c'est pour ton bien, je ne regrette rien ; mais crois moi, je suis terriblement désolée pour ce que je t'ai fait ressentir.
— C'est moi qui devrais te demander pardon. Malgré tout ce qu'il t'en coûtait, tu l'as fait. Pour moi. C'est ce qui t'a le plus fait souffrir dans ton passé et tu as accepté de le revivre, encore une fois. Merci, Emin.
— Ce n'est rien, répond-t-il ému en me prenant dans ses bras.
— Non, ce n'est pas rien et tu le sais, je chuchote. Merci infiniment. Me séparant de son étreinte, je pose enfin clairement la question qui me brûle les lèvres depuis mon arrivée : alors, tu ne vas vraiment pas venir avec nous demain ?
— Non. Du moins, si je viens, ça ne sera pas demain. Je ne suis pas encore prêt.
— D'accord... Dis, Emin ?
— Quoi ?
— Tu crois que je pourrais voir tes ailes ? Je ne sais même pas à quoi elles ressemblent et je ne sais pas non plus quand les miennes vont sortir.
— Je ne sais même pas si je les ai toujours, blague-t-il amèrement.
— Elles peuvent disparaître, tu penses ?
— Je ne le sais pas, ma chère petite. Je ne sais pas.
Après un silence, il ajoute :
— J'adorerais pouvoir venir avec vous demain mais ça ne servirait à rien si je ne suis pas prêt. Je serai plus une entrave qu'autre chose.
— Même si ça me peine, je comprends.
Emin se penche pour m'embrasser sur le front.
— Prends le temps de renouer avec Estheban. Après ce que tu as vécu, c'est important. Et même si ce n'est pas l'heure, redescends. On ne va pas manger tard ce soir.
— Quelle heure il est ?
— Presque seize heures.
— Déjà ?! Ça marche. À toute à l'heure !
En Irlande, il est presque neuf heures du matin. En temps normal, tout le monde devrait être debout mais aujourd'hui, j'ai appris que c'était jour de repos donc ils doivent encore être en train de dormir. C'est donc discrètement que j'intensifie le lien qui me connecte à mon Protecteur. Je suis le fil de ses rêves, appréciant ce contact. Je perds la notion du temps et reviens à la réalité juste à temps pour manger. Aliana et Emin ont préparé un vrai festin pour ce dernier soir passé en Chine.
D'ailleurs, ce dernier est plongé dans une ambiance bizarre. Il y règne un mélange de mélancolie, de vague à l'âme, de tristesse et d'un entrain un peu forcé. Comme si nous essayions tous les trois d'oublier que nous repartions le lendemain. Lorsque je vais dans ma chambre pour me coucher, le sommeil me fuit. Les yeux fixés sur le plafond d'étoiles, les larmes ne peuvent s'empêcher de me monter aux yeux.
Je ne peux les retenir lorsque je prends conscience que, malgré toute la volonté que j'ai de revenir ici, c'est sans doute la dernière fois que je vois Emin. Empathique et compatissant, je sens l'esprit de ce dernier se joindre au mien ; tout aussi accablé de tristesse. Nous nous endormons tous les deux en nous réconfortant mutuellement. Je me réveille en sursaut par le contact d'Estheban, pressant et totalement paniqué.
— Gwen ! Gwen, réveille toi !
— Qu-quoi ? Qu'est ce qu'il y a Estheban ? Il est à peine trois heures du matin ici.
— Oui je sais mais ça ne peut pas attendre. Nous avons essayé de faire patienter les magiques qui sont arrivés ici pendant votre absence le plus longtemps possible. Depuis ce matin, ils ont commencé à s'énerver et à perdre patience. Et il y a quelques heures, il y a eu un début de rébellion. Nous avons réussi à les calmer mais ils menacent de partir d'ici demain soir si vous n'êtes pas revenues d'ici-là. Comme nous voulions tous les retenir, ça a faillit finir en bataille. Il aurait pu y avoir des morts, Gwen ! Le temps presse !
— QUOI ?! Mais comment c'est possible ?! Non, non, non ! Ils ne peuvent pas partir ! Estheban, dis leur qu'on sera là demain en fin de soirée. Normalement on devait arriver après-demain matin mais on se débrouillera pour arriver plus tôt. Je vais aller réveiller Amma. On partira dans une heure. Je veux que tu me tiennes au courant de tout ce qu'il se passe, des moindres détails qui arrivent pendant qu'on est sur le chemin du retour. Essayez de nous faire gagner un peu de temps, on arrive !
Je me lève d'un bond de mon lit, fonce dans la chambre d'Aliana, la réveille et l'informe de la situation en Irlande.
— Il faut qu'on se dépêche. Vas réveiller Emin, dis-lui que nous partons sur le champ. Quand ça sera fait, finis de ranger les affaires avec moi. Pendant ce temps, je décale notre vol.
Moins d'une heure plus tard, Aliana et moi sommes devant la maison, nos sacs à la main et prêtes à partir. Emin est devant nous. Alors qu'il me prend dans ses bras, je lui demande une dernière fois :
— Tu es sûr que tu ne vas pas regretter de ne pas venir avec nous ?
— Peut-être que si, ma chère petite. Si nous avions eu plus de temps, je vous aurais accompagné. Gwen, tu m'as sauvé la vie. Je ne t'en remercierai jamais assez. Je t'en serai à jamais redevable et je regrette de ne pas avoir plus de temps à passer avec toi. Si jamais tu as un jour besoin de mon aide, tu sais où me trouver. Prends soin de toi, ma chère enfant.
Puis il se tourne vers ma grand-mère.
— Aliana, continue de veiller sur elle comme tu l'as toujours fait. Merci pour tout à toi aussi. J'espère vous revoir un jour. Et garde Estheban à l'œil. Je sais qu'il est son Protecteur mais en la protégeant trop, il pourrait l'entraver dans son développement. Au revoir à toutes les deux.
*** Emin ***
Alors que je regarde ces deux silhouettes disparaître dans les airs, les larmes me montent aux yeux. La tête basse, je retourne dans ma maison, de nouveau vide et silencieuse. Pour combien de temps ? Malheureusement, je l'ignore. Une éternité, sans doute. Encore.
En sentant le lien invisible qui s'était créé entre Gwen et moi s'amenuiser, mon cœur se serre. Tout mon être se crispe à l'idée de ne plus l'avoir à mes côtés pour pouvoir la protéger. Ne supportant plus d'être enfermé, trop à l'étroit dans cette grande maison, je me précipite dehors.
En imaginant les dangers qu'elle devra affronter, mon corps entier me fait mal. Mon dos commence à me démanger. J'ai l'impression qu'il va s'ouvrir en deux, se déchirer. La pression qui s'y accumule, en plus de la douleur, me font pousser un cri, un hurlement et toutes deux disparaissent au moment où un bruissement de plumes se fait entendre.
Une sensation que je n'avais pas ressentie depuis près d'un millénaire m'enveloppe. Une sensation de liberté. Le sentiment de redevenir, après tant de temps, véritablement moi-même. Au fond de moi, une réponse me frappe. Je sais ce que cela signifie, pourquoi je n'ai pas réussi à mourir pendant tout ce temps. Mon véritable destin commence aujourd'hui. Je sais maintenant ce que je dois faire et où est ma place.
VOUS LISEZ
Le Dernier Ange
ParanormalFût un temps de guerres et de massacres qui mirent les mondes à feu et à sang. Fût un être absolu qui ramena la paix et la stabilité entre lesdits mondes. Furent ces mondes qui, à sa mort, se déchirèrent à nouveau, entrant dans une ère de Révolte...
