Pousser, écarter, se faufiler, forcer. Puis, alors que je m'enfonce de toutes mes forces dans cette brume pour la traverser, comme si elle en avait marre, l'entrave s'évanouit, se retire. Je me retrouve projetée dans un monde nouveau et étincelant. Je vois la sève ambrée circuler à travers les arbres flavescents, les animaux et les insectes chatoyants se déplacer à travers ce monde doré et une silhouette près de moi. Une silhouette qui brille d'un plus bel éclat que je n'aurais osé en rêver. Une étoile, un Ange.
— Gwen ! Tu as réussi, c'est génial !
— C'est vraiment magnifique, Emin. On se sent si bien ici.
— D'après certaines légendes qui circulaient parmi les Anges, la sensation que tu ressens en utilisant la Perception est presque aussi puissante que celle que l'on ressent dans les cieux, auprès des dieux ... Gwen. Gwen, écoute moi. Gwen !
Pendant un moment, je n'écoutais plus Emin. J'étais en pleine extase et son cri me fait sortir de la transe dans laquelle je m'étais plongée.
— Tu m'as parlé ?
— Gwen, je sais que tout de suite, c'est difficile pour toi mais écoute moi attentivement, d'accord ? La première fois qu'ils ont usé de la Perception, certains Anges qui n'étaient pas assez préparés pour cela sont restés bloqués. Ils ne voulaient plus en sortir. Ils y sont restés des centaines d'années avant de mourir de soif ou de faim. Pour une première fois, tu es restée... GWEN ! Bien. Pour une première fois, tu es restée beaucoup trop longtemps ici. Cela fait déjà presque six heures. Si tu y restes plus longtemps, ça va devenir vraiment dangereux pour toi et tu risques d'y rester coincée. Tu dois sortir d'ici.
— Je comprends pourquoi ils sont restés ici. Je veux rester là touuuute ma vie moi aussi !
Ma voix trahit l'ivresse dans laquelle je suis plongée. La silhouette dorée d'Emin m'attrape par les épaules et me force à le regarder dans les yeux :
— Gwen, si ce n'est pas pour toi, fais-le pour tous ceux que tu aimes et tous ceux qui comptent sur toi. Trouve la force de sortir d'ici. Gwen, pense à ta grand-mère. Pense à Estheban.
— ... Estheban ? Il est ici ? J'aimerais bien le voir.
Ma voix sonne de plus en plus molle. J'ai de plus en plus de mal à trouver la force d'articuler.
— Je ne voulais pas en arriver là. Pardonne-moi d'avance pour ce que je vais te faire mais c'est le seul moyen.
— Me faire quoi ? Le seul moyen pour quoi ?
— Je suis vraiment désolé, Gwen. C'est à propos d'Estheban. Je... j'en ai eu la nouvelle à l'instant par ta grand-mère. Il y a eu une attaque au château. Estheban est mort.
Estheban est mort. La nouvelle atteint difficilement mon cerveau mais lorsqu'elle y arrive, mon sang ne fait qu'un tour.
Estheban.
Mort ?
Non, je l'aurais senti.
Je l'aurais senti ?
Non, je ne le peux pas.
Je ne le sens pas.
Je ne sens rien.
Pas d'Estheban.
Pas d'Univers.
Seulement le néant froid et inaltérable.
La moitié de mon âme est perdue et l'autre s'égare déjà. La douleur qui arrive jusqu'à mon cœur, celle qui me serre le ventre et la gorge sont horribles et me donnent envie de mourir. Les larmes me montent aux yeux. Je me sens soudainement enfermée, piégée dans ce monde doré. Je ne perçois plus rien. La douleur est de plus en plus forte. Un hurlement de détresse et de souffrance résonne.
Un hurlement qui me fait sortir de ce monde. Les larmes se déchaînent à travers mes yeux clos. Ma gorge ne peut qu'exprimer un gémissement dans lequel perce une véritable souffrance. Pour me protéger de ce monde qui s'effondre autour de moi, je remonte mes genoux contre ma poitrine. Vaine carapace. Des bras m'enserrent, des bras réconfortants, bienveillants.
— Chut, Gwen. Chut. C'est fini. Regarde moi.
— Je-je veux pas.
Des mains me relèvent la tête. Un visage à peine discernable derrière mes larmes se dresse devant moi. Un visage dont je ne distingue que le vert perçant de ses yeux. Une voix douce, désolée, pleine d'émotions.
— Je sais que tu ne le veux pas, que tu ne veux plus rien, que tu as l'impression de mourir de l'intérieur mais ce n'est pas vrai, Gwen. Rien de tout cela n'est vrai.
— Co-comment ? j'arrive à articuler entre deux hoquets.
— Rien n'est vrai. Estheban n'est pas mort.
— Quoi ?
— Il est en vie, Gwen.
Un souffle d'espoir me traverse, un espoir auquel je veux croire.
— Tu vas m'en vouloir, mais il n'y avais aucun autre moyen. Je suis désolé. Tu... tu allais rester à jamais enfermée dans la Perception et je ne pouvais pas te laisser. À aucun prix. Je t'en supplie, Gwen. J'espère que tu pourras me pardonner.
— ... Je-je pense qu'on en a assez fait pour aujourd'hui.
Une fois dans ma chambre, adossée à la tête de lit et ayant pris le temps de me calmer, je repense à tout cela. Dans un premier temps, j'en veux affreusement à Emin. Plus que quiconque, il sait la douleur qu'est de perdre son Protecteur. Même en sachant cela, il a osé me la faire ressentir. Dans la Perception, tous nos sens sont décuplés, tous les liens sont intensifiés. Alors, pour pouvoir passer à côté d'un lien aussi important que celui qui nous relie, Estheban et moi, il a dû enfermer mon esprit, l'isoler. Vulnérable, n'étant pas de taille à lui résister et envahie par un flot d'émotions, je ne l'ai pas remarqué.
Je lui en veux terriblement, mais d'un autre côté, je m'en sens coupable. Il savait que je resterai enfermée dans la Perception s'il ne faisait rien, s'il ne me faisait pas ressentir un supplice assez puissant pour m'en faire sortir. Il savait aussi dans quel enfer me plongerait cette douleur lorsque je la ressentirai. C'est parce qu'il le savait, qu'il l'a fait. Parce que lui n'a plus été capable d'entrer en Perception après l'avoir vécue. Malgré tout ce que ça lui coûtait, il m'a fait perdre Estheban quelques instants comme lui avait perdu ses deux Protecteurs à jamais. Il a fait cela pour moi et c'est pour ça que même si je veux lui en vouloir, je ne peux pas.
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Le Dernier Ange
ParanormalFût un temps de guerres et de massacres qui mirent les mondes à feu et à sang. Fût un être absolu qui ramena la paix et la stabilité entre lesdits mondes. Furent ces mondes qui, à sa mort, se déchirèrent à nouveau, entrant dans une ère de Révolte...
