Chapitre 19 - partie 3/3

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Je suis, aujourd'hui, d'humeur massacrante étant donné que je n'ai pas fermé l'œil depuis deux nuits. J'ai passé ces dernières à essayer de libérer de l'énergie de mon corps grâce aux exercices qu'Estheban et Emin m'ont proposés proposés mais rien ne marche. Ni les exercices, ni la course, ni la magie, ou encore la métamorphose en loup à de maintes reprises – processus qui demande habituellement une certaine quantité d'énergie. Rien ne fonctionne.

Aujourd'hui, il fait beau et plutôt bon. Tout le monde est dans le parc pour un jour de repos et je vais rejoindre Manoa, Louve et les garçons qui se reposent sur la pelouse. J'ai seulement besoin de me détendre et de penser à autre chose qu'à mes problèmes. Mis à part mon humeur, tout va plutôt bien jusqu'à ce que Sindy surgisse devant moi.

— Alors, comment ça va ? Tu as bien dormi cette nuit ?

— Arrête Sindy, je ne suis pas d'humeur à me disputer avec toi aujourd'hui, je réplique avec un soupir.

— Oh, quelle rabat joie. Au fait, tu as vu mon nouveau haut ? Il te plaît, non ?

Mes yeux se portent sur le dit vêtement. C'est un tee-shirt bordeaux à manches bouffantes qui m'est étrangement familier.

— Attends... C'est bien... Tu as mis mon haut ?

— C'est ton haut ? Oh mince. J'ai pris le premier que j'ai trouvé.

— Pourquoi tu portes mes affaires ?

— Oh, mais arrête d'être aussi coincée. Je le mets parce que j'en ai envie, point barre. Et puis tu vas faire quoi ? M'attaquer ? Te défendre ? J'aimerais bien voir ça.

— Je t'ai dit que je n'étais pas d'humeur, Sindy. Arrête, s'il te plaît.

— J'arrêterais seulement quand tu m'auras prouvé que tu es assez puissante, que tu peux agir de ton propre chef et te défendre. Comment tu peux protéger les autres si tu ne peux pas le faire pour toi-même ?

— Je t'ai déjà dit que même si je le pouvais, je ne me battrais pas contre toi. Je ne veux pas risquer de te blesser ou te tuer par mégarde.

— Tu en serais capable ? J'aimerais bien voir ça. En attendant, je te laisse. Je n'ai plus rien à te dire. Je vais rejoindre Nicolaï.

Tandis qu'elle commence à s'éloigner, je ferme les yeux. Je suis en train de bouillir de rage. Une rage que j'essaye tant bien que mal de contenir, qui en vient même à me faire trembler. Une provocation de plus et elle allait sortir et se déverser sur la personne de Sindy. Nous l'avons échappé belle. Mais alors que je lâche un soupire difficilement contrôlé pour me calmer, la voix de Sindy s'élève encore une fois dans mon dos.

— De toute façon, Estheban et Emin ne te méritent pas. Et tu ne mérites la présence d'aucune personne ici.

Cette fois, c'est la fois de trop. M'attaquer personnellement, je peux le tolérer. Mais médire sur mes Protecteurs, je ne le supporterais pas une fois de plus. Cela fait déjà trop de temps que j'accepte sans broncher ses remarques désobligeantes et ses insultes gratuites. Je ne retomberais pas dans une situation comme celle du lycée.

À ce souvenir, je sens mon sang s'échauffer dans mes veines. Je revois toutes ces journées passées à endurer la violence de Maywenn et de sa bande. Les visages de Sindy et de Maywenn tournent dans ma tête, se mélangent et m'envahissent. De toutes parts. Leurs voix résonnent de plus en plus fort à l'intérieur de ma tête et à cet instant, je ne souhaite qu'une seule chose : qu'elles arrêtent de parler, que tout s'arrête de bouger.

L'amertume de ces années me bloque et je me sens soudainement opprimée par toute cette puissance qui ne peut sortir de moi, qui m'oppresse, qui me fait mal. Je veux tout simplement leur montrer de quoi je suis capable. Me prouver que je peux me défendre. Leur prouver que j'en vaux la peine. La tristesse et l'acerbité me serrent la gorge.

Je n'ouvre les yeux que lorsque j'entends un hoquet étouffé, en écho à celui que je ressens au fond de moi. Je me tourne vers sa source.

Devant moi, Sindy.

Raide, les yeux écarquillés de terreur et respirant à peine.

Tous ses muscles sont contractés, son visage est tendu mais je ne peux aller vers elle pour savoir ce qui se passe. Je suis simple spectatrice de ce terrifiant spectacle jusqu'à ce que je la ressente : cette douleur immense qui m'envahit. Bouger est trop dur, trop douloureux.

Chaque minuscule parcelle de mon corps et, je le comprends vite, du sien également, n'est que souffrance. Je sens son cœur lutter contre cette force qui lui ordonne de s'arrêter.

La panique s'empare de moi lorsque je comprends deux choses.

La première : c'est moi qui fais ça.

La seconde : je ne peux la libérer et y mettre fin.

Cette panique devient terreur lorsqu'un souvenir, un rêve me revient en mémoire.

Comme dans ce dernier, Sindy ne peut crier.

Comme dans ce cauchemar, c'est moi qui le fais à sa place.

Un hurlement de douleur et de peur, de ce que nous ressentons toutes les deux.

Une pensée me parvient alors.

Est-ce cela? Est-ce ce que nous ressentons lorsque la vie s'échappe de notre corps? Est-ce vraiment si douloureux?

Son cœur ne bat maintenant presque plus. Des larmes coulent à flot de mes yeux, que je ne peux ni fermer, ni détourner. Je ne peux pas non plus me précipiter vers elle ou mettre fin à cette torture. Ma gorge se contracte par à-coups, ne laissant passer que des hoquets. Du coin de l'œil, je vois des personnes accourir. Parmi elles, Estheban et Emin.

Mais contrairement aux autres, lorsqu'ils remarquent ce qui est en train de se passer, ils ne ralentissent pas ni ne s'arrêtent. Ils accélèrent encore. Alors qu'ils arrivent à notre hauteur, Estheban se précipite auprès de Sindy, toujours debout et raide, le cœur pratiquement à l'arrêt. Emin prend mon corps tout aussi raide que celui de Sindy avec force dans ses bras, enfouissant ma tête dans le creux de son épaule.

— Tu dois arrêter Gwen. Tu dois y mettre fin.

— Argh...

Ma bouche n'arrive pas à émettre le moindre son. Je ne peux pas. C'est ce que j'aimerais pouvoir dire. Ce sont les mots qui seraient sortis de ma bouche si ma gorge n'était pas serrée, bloquée par mes sanglots. C'est ce que mes Protecteurs ont entendu par mon esprit. Emin laisse la place à Estheban.

— Si, tu le peux. Tu dois juste en trouver la force. Tu ne peux pas la tuer, Gwen. Tu ne le dois pas. Pour elle et pour toi. Regarde moi dans les yeux.

Ses yeux confiants, d'un noir aussi sombre que les plus profondes abysses, m'apaisent presque instanta- nément, comme toujours.

— Regarde moi, Gwen. Oui, comme ça. Maintenant, même si c'est compliqué, calme toi. Respire... C'est bien, continue.

Peu à peu, grâce à ses yeux rivés aux miens, mes sanglots se calment. Peu à peu, je sens mon emprise sur le corps de Sindy se lever, diminuer. Puis aussi brusquement que cela a commencé, son corps et le mien s'effondrent comme des poupées de chiffon, au milieu des cris des personnes témoins de la scène.

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