Chapitre 21 - partie 3/3

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Tout le monde se met en position. Mes amis s'écartent de quelques mètres pour ne pas me déconcentrer (ou pour avoir une meilleure vue). Ma mère et ma grand-mère, terrifiées, se tiennent par les mains, à l'opposé de mes amis. Estheban s'est placé juste derrière moi et Emin a déployé ses immenses ailes d'un doux vert émeraude pour se maintenir à une soixantaine de mètres au-dessus des flots. Alors que je m'approche du bord, des flashs confondant mon rêve avec la vue du haut des falaises me font chanceler. Estheban m'attrape par le dessous du coude.

— Ça va aller. Calme toi et respire. Voilà, comme ça. Tu n'es pas obligée de regarder. Tu peux te permettre de faire seulement un grand pas en avant. Imagine juste les personnes que tu aimes en face de toi, comme si tu allais les rejoindre. Ne pense pas à la chute.

Sur ses conseils, je me rétablis, marche jusqu'à l'extrême bord de la falaise, ferme les yeux, et avance d'un pas. Un simple pas qui me fait basculer dans le vide. L'air me fouette le visage, j'ai l'impression de tomber pendant une éternité pourtant, je garde les yeux fermés, trop effrayée pour crier.

Puis la chute se stoppe, sans douleur. Je sens les bras d'Emin me saisir et s'enrouler fermement autour de ma taille. Alors j'ouvre les yeux. Il reste à peine une cinquantaine de mètres qui me séparent de l'eau. Nous remontons et il me pose en douceur sur la terre ferme.

— Il me reste deux essais, je crois.

— Fais une pause avant. Tiens, bois un coup.

— Estheban, j'ai entendu votre conversation, l'autre soir, dans la bibliothèque d'Amma. Je ne ferai pas de pause tant que mes jambes me porteront.

Je me remet donc en place, de même que le reste de la troupe. Puis je saute pour la seconde fois. Rien ne se passe non plus. Aucune douleur comme dans le rêve, ni aucun dérangement au niveau de mon dos. Rien ne bouge non plus au niveau de mes pouvoirs. Sur le coup de l'adrénaline, je me remets directement en position, faisant abstraction de ma fatigue mentale faisant vaciller mes jambes.

Troisième et dernier essai et toujours rien. En revenant au sommet de la falaise, je m'écroule. Mes jambes aussi solides que du coton ne supportent plus mon poids. À celui-ci s'ajoute le poids de la déception et celui de l'accablement. À genoux sur le sol, je me laisse aller au désespoir. Des larmes amères s'écrasent sur la terre déjà humide. Les bras d'Estheban m'enserrent.

— C'est fini. Je ne retrouverai jamais mes pouvoirs, Estheban. Je ne sers plus à rien. Je n'ai plus d'utilité ni de but.

— Je t'interdis de dire ça. Tu n'es pas et ne sera jamais inutile. Écoute bien ce que je vais te dire, Gwen. Ce ne sont pas tes capacités qui font de toi ce que tu es. C'est la façon dont tu te perçois qui te fait te montrer au monde d'une manière différente. Si tu as l'impression d'être inutile, ce n'est pas les autres qui te font te sentir ainsi ; c'est toi. Pour le reste du monde, tu es et resteras toujours toi-même dans ta plus simple définition. L'essence même d'un être ne peut changer seulement par la perte d'une chose aussi futile que des pouvoirs. Tu es bien plus qu'une simple machine remplie de capacités, Gwen. Tu es un Ange. Cela, quoi qu'on en dise, quoi qu'il t'arrive, ça ne pourra jamais changer. Alors ne pense pas que tu perds tout ce que tu es parce que tu n'as momentanément plus tes pouvoirs. Il faut parfois se perdre pour retrouver le bon chemin. Tu n'en ressortiras que plus forte. Tu m'as compris ?

Me voyant hocher la tête, il termine :

— En attendant, tu peux toujours réessayer de sauter une fois. Mais prends d'abord le temps de te reposer un peu.

Le temps que je reprenne mes esprits, que je sèche mes larmes et me repose un peu, les paroles d'Esteban tournent en rond dans ma tête et trouvent une place au plus profond de mon être. Une place qui leur est légitime.

« L'essence même d'un être ne peut changer seulement par la perte d'une chose aussi futile que des pouvoirs. Tu es bien plus qu'une simple machine remplie de capacités. Tu es un Ange. Quoi qu'on en dise, quoi qu'il arrive, ça ne pourra jamais changer. »

Ces mots réveillent peu à peu en moi, imperceptiblement, une force que j'avais presque oubliée. Dix minutes plus tard, je me lève et rejoins le groupe, une nouvelle lueur dans les yeux.

— Je vais réessayer une dernière fois.

Puis prenant Emin à part :

— Je ne veux pas que tu me rattrapes.

— Pardon ?

— Je ne veux pas que tu me rattrapes.

— Impossible.

— Le problème, c'est que je te fais trop confiance. Si je m'attends à ce que tu me récupères en vol, je sais que je ne risque rien alors il n'y a aucune raison pour que mon pouvoir se réveille de lui-même. Alors que si je sais que tu ne me rattraperas pas...

— J'ai compris où tu veux en venir. Ton pouvoir sera obligé de se réveiller pour te sauver. Très bien. Je te fais confiance. Une dernière chose : cette fois, fais les choses bien. De là où je suis, j'ai l'impression qu'on te force à sauter, ou que tu trébuches. Ce qui est presque pire. Cette fois je veux voir un beau saut de l'ange. En prenant de l'élan et les bras écartés au début, ça devrait faire un beau rendu.

— Bien entendu. Sinon, ce n'est pas drôle.

— Oh et Gwen ? lance-t-il alors que je commence à partir. Garde les yeux ouverts. Tu recevras sans doute des moucherons mais l'adrénaline sera plus forte. Ça aura plus de chances de marcher. Et puis, si ce doit être mon dernier souvenir de toi, je veux qu'il soit mémorable.

Se cacher derrière l'ironie pour cacher ses émotions. Vaut mieux cela que de pleurer. Nous connaissons cela mieux que quiconque.

— Tu peux toujours filmer la scène. Heureusement que tu crois plus en moi que moi-même, ça te permet de m'aider à me détendre. Mais ne rigole pas trop, c'est peut-être notre dernier échange.

— Je sais bien que non.

— Merci pour tout Emin.

— On se revoit dans les airs. Je te préviens, je me moquerai de toi si tes ailes sont moins belles que les miennes. Imagine juste qu'elles soient toutes déplumées. Personne n'aurait envie de voir ça. Si c'est le cas, je te ferai faire une pancarte ou une banderole « Gwen Wilson, le dernier Ange, celui aux ailes déplumées ». Tu es sûre de vouloir re-sauter ?

— Cause toujours ! On se revoit à l'atterrissage.

Il déploie une dernière fois ses ailes et se laisse basculer dans le vide en me faisant un signe de la main, un sourire à la fois taquin et facétieux aux lèvres. Alors que son corps disparaît petit à petit derrière le précipice, je grave tous les plus infimes détails de son visage dans ma mémoire. Juste au cas où. Sans le leur dire, je fais de même avec toutes les personnes présentes.

Nilaja et Jae, les deux personnes qui trouvent toujours le mot pour me faire sourire et me remonter le moral ; Louve, ma meilleure amie et Manoa, celle que je considère comme une grande sœur depuis notre rencontre. Nicolaï, pour qui mes sentiments grandissent jour après jour, Amma qui représente plus qu'un guide pour moi, ma mère que j'aime énormément même si je ne le lui ai jamais montré ; en finissant par Estheban, mon âme sœur, mon Protecteur.

Aucun n'est au courant de mon accord avec Emin. Sinon ils ne me laisseraient pas sauter. Je vois à son regard qu'Estheban s'en doute. Qu'il a dû le lire dans mes émotions, dans mes pensées. Mais il ne dit rien. À la place, il m'offre un doux sourire? Un sourire qui a mille significations, une infinité de contradictions : merci pour tout, je t'aime, reviens vite, à tout à l'heure, adieu, tu resteras toujours auprès de moi, n'y vas pas, saute, jamais je ne t'oublierai, ne le fais pas, tu vas y arriver...

Un sourire, une embrassade, un signe de tête avant de s'écarter et de me laisser le champ libre. Un dernier regard, un dernier message d'amour pur d'une âme à une autre, d'un Protecteur à un Ange, juste au cas où, avant que je ne prenne mon élan et que je saute les bras écartés, les yeux grands ouverts.

Un Saut de l'ange. Le saut d'un Ange.

Le Dernier AngeDes histoires addictives. Découvrez maintenant