Trois jours durant, je reste assise au chevet de Sindy. Une salle a été aménagée dans le château pour sa rémission, à l'écart de l'activité générale. Pendant ces trois jours, le sentiment de culpabilité qui m'envahit est insoutenable. Je ne mange pratiquement pas pendant tout ce temps, refusant de vivre tranquillement ma vie alors que celle de Sindy ne tient qu'à un fil. À cause de moi.
Je jette à peine un œil à ce que Estheban, Emin, ma grand-mère ou ma mère m'apportent à tour de rôle. Lorsqu'ils viennent, ils me tiennent compagnie, m'enjoignant de reprendre mon entraînement ou au moins de sortir de cette pièce. Mais je n'avais qu'une envie : rester seule.
Pendant ces moments, assise dans le silence et la pénombre de la chambre, la seule chose qui tourne en rond dans mon esprit, la seule chose à laquelle je pense est « J'allais tuer Sindy. J'ai simplement voulu qu'elle meure et si personne ne m'avait arrêtée, je l'aurais fait ». La facilité avec laquelle tout cela s'est produit est terrifiante. Jusqu'à ce que j'ouvre les yeux, je n'avais rien remarqué, rien senti.
Le pire, c'est la honte que je ressens. Mis à part les personnes qui viennent me voir de temps à autres en plus des adultes, je n'ai parlé à personne. Pendant les rares discussions que j'ai, je continue à mieux connaître Estheban, son passé, son histoire, ce qu'il aime et déteste. Je refuse par contre de parler de tout ce qui se rapporte à mes pouvoirs ; avec qui que ce soit.
Ce n'est qu'au bout d'une semaine que je remarque leur absence.
La puissance qui, pendant plusieurs jours, m'avait consumée s'est entièrement évaporée. Elle a disparu, s'est envolée aussi aisément qu'un songe d'été. Il n'en reste plus une trace. Je ne ressens plus l'ombre d'une once de pouvoir mais je n'en parle à personne. Je n'ose pas non plus essayer de faire à nouveau appel à eux. Par peur. Uniquement.
***
Presque deux semaines plus tard, Sindy ne montre toujours aucun signe de rémission, comme si pour elle, le temps s'était figé au moment où elle a été libérée de mon emprise. Mes deux Protecteurs, prenant rapidement conscience de mon besoin d'être seule, amoindrissent le lien que nous entretenons, en le conservant juste assez pour m'apporter le soutien dont j'ai besoin.
Mes amis viennent à tour de rôle dès que leur emploi du temps le leur permettait pour tenter de me convaincre de sortir. Nicolaï vient lui aussi, mais j'ai trop honte pour lui parler. Tout le monde a compris qu'au-delà de Sindy, autre chose cloche ; mais personne n'ose demander.
C'est au cours de l'une de ses visites que Nicolaï comprend de quoi il s'agit. Il est assis à côté de moi, dos contre le mur, sur le lit en face de celui de Sindy. Sa main serre la mienne et jusqu'à ce qu'il le rompe, le silence règne dans la pièce.
— Déplace-le, m'intime-t-il en désignant le livre posé sur le fauteuil.
J'ai très bien entendu, et il le sait. Devant mon mutisme, il insiste.
— Déplace ce livre, Gwen. Prouve-moi que j'ai tort et que ta main est aussi faible seulement parce que t'inquiéter pour Sindy te bouffe ton énergie. Prouve-moi que tu peux utiliser tes pouvoirs.
— Je ne veux pas.
Ce n'est pas que je ne veux pas, c'est que je ne le peux pas. Je n'ai pas bougé de mon lit depuis deux jours et ce livre n'a pas bougé plus que moi. Deux jours auparavant, j'ai tenté de le déplacer, juste par curiosité. Juste parce que je me sentais tellement vide que je commençais à m'en inquiéter.
Il vaut parfois mieux rester dans l'ignorance.
Cela fait deux jours que, mes yeux vides fixant ce foutu livre, je tremble de peur à l'idée que quelqu'un découvre que j'ai perdu mes pouvoirs, qu'il n'en reste pas le moindre soupçon dans aucune cellule de mon corps. Comme s'il n'avait jamais existé, comme s'il n'y en avait jamais eu. Deux jours que je tais cette inquiétude au plus profond de moi ; là où personne, pas même Emin ou Estheban, ne peuvent la trouver et même la soupçonner.
— Tu ne veux pas, ou tu ne peux pas ?
— Je... je ne veux pas.
— Tu nous mens depuis combien de temps ?
— Je ne vois pas de quoi tu parles.
— Ne me prends pas pour un idiot. Depuis combien de temps ?
— Je ne...
— Depuis combien de temps as-tu perdu tes pouvoirs, Gwen ...!?
— Deux semaines ! Tu es content !? Ça fait deux semaines que je n'ai plus le moindre pouvoir. Ça ne fait que deux jours que j'en suis sûre. Je me sens si vide, Nicolaï, si tu savais.
La bombe est lâchée. Il me prend dans ses bras et me laisse pleurer en caressant mes cheveux. Pendant dix minutes, je délivre toute la peur et la frustration accumulées pendant ces deux semaines.
— Tu devrais...
— Non ! Ne leur dis pas. Je... je les retrouverai bientôt.
— ... D'accord.
— Tu me le promets ?
Il ne répond pas. Au lieu de cela, il prend ma tête entre ses mains et m'embrasse sur le front. Vingt minutes plus tard, il interrompt notre étreinte et quitte la pièce. C'est le lendemain que je me rends compte, lorsqu'il franchit la porte accompagné de mes proches, qu'il n'a absolument rien promis.
***
— C'est vrai ? Tu as réellement perdu tes pouvoirs ?
Emin semble en colère. C'est, je l'ai vite remarqué, sa façon de montrer son angoisse. À son exact opposé, tout dans l'attitude d'Estheban montre son inquiétude. Il vient de s'accroupir devant moi, assise sur le lit. Instinctivement, je baisse les yeux sur mes mains et commence à me gratter les ongles, mes cheveux cachant mon visage.
— Je... je pensais qu'ils allaient revenir d'eux mêmes. Je ne voulais pas vous causer plus d'ennuis.
— Ce n'est pas de nous dont tu dois te soucier, Gwen.
La voix d'Estheban est aussi douce que son geste lorsqu'il relève ma tête et me prends les mains. Dès l'instant où je croise son regard rempli d'inquiétude, mes yeux se chargent de larmes.
— J'ai l'impression que quoi que je fasse, tout tourne à la catastrophe. Au début, je me sentais bien parce que je n'avais plus ce trop-plein d'énergie, mais maintenant je me sens affreusement vide. Sauf que je ne veux pas risquer de retourner dans une situation comme celle-ci, dis-je en désignant Sindy de mon menton trempé de larmes, si je retrouve mes pouvoirs.
Ma grand-mère s'est assise à mes côtés sur le lit et me prend dans ses bras. Je sens aussi l'étreinte de mes deux Protecteurs autour de mon cœur et celle d'Estheban autour de mes mains. Manoa se détache de mon groupe d'amis regroupés sur le pas de la porte pour tirer un Nicolaï penaud en dehors de la pièce et refermer la porte derrière ma mère, ne sachant que faire pour me montrer sa compassion.
***
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Le Dernier Ange
ParanormalFût un temps de guerres et de massacres qui mirent les mondes à feu et à sang. Fût un être absolu qui ramena la paix et la stabilité entre lesdits mondes. Furent ces mondes qui, à sa mort, se déchirèrent à nouveau, entrant dans une ère de Révolte...
