Une énorme boule au ventre. C'est la sensation qui m'accompagne toute la matinée. Louve et Manoa se préparent avec moi et nous rejoignons les garçons qui nous attendent en haut des escaliers. Je les avais prévenus que je me lèverais plus tôt pour croiser moins de monde et sans que je ne le leur demande, ils ont décidé de me suivre.
Même si mon corps m'a l'air vide de toute énergie, je décide de me plier de nouveau aux heures d'entraînement personnel du matin. Sans magie, je cours moins vite et mon corps me paraît plus lourd. Mais là encore, le soutien de mes amis me donne du courage et l'envie de me dépasser. Pour la première fois de ma vie, j'entraîne mon corps avec la même énergie que les humains normaux le font.
La journée se passe bien mieux que je ne l'imaginais. Je m'attendais à des regards haineux, des reproches, à ce que certains m'évitent ; mais il n'en est rien. Seuls quelques regards insistants me parviennent, rien de plus. Par contre, le livre ne bouge absolument pas. Pas d'un pouce. La Perception m'est elle aussi hors d'atteinte. Emin m'a proposé d'essayer d'y entrer mais elle me semble trop loin et son souvenir commence à être flou.
Les jours suivants, j'essaye toutes sortes d'exercices que ma grand-mère, Emin ou Estheban me conseillent. Je ne passe pas une journée sans qu'au moins l'un d'eux reste à mes côtés. Ma mère elle aussi vient régulièrement me tenir compagnie. Mes deux Protecteurs essayent de me mettre dans des situations plus ou moins dangereuses pour que mes pouvoirs se sentent obligés de revenir, par réflexe, mais rien ne marche.
À côté de cela, je continue à défier mes proches au combat au corps à corps, ou avec différentes armes. C'est alors que je remarque quelque chose d'intéressant. Lorsque nous avons des pouvoirs, nous vivons avec naturellement et la puissance que cela libère en nous augmente, sans que nous ne le remarquions, notre vitesse. Nos réflexes aussi s'en trouvent augmentés. C'est pour cela que je me suis fait battre à plates coutures en moins de deux minutes d'affrontement contre Jae, qui n'a pas utilisé ses pouvoirs et que je battais avant pourtant facilement. Je me suis donc fixé un nouvel objectif : d'ici à ce que je retrouve mes pouvoirs, je dois arriver à battre au moins une Grande Puissance au corps à corps et en combat au sabre.
Je continue donc à m'entraîner jour et nuit. Je laisse peu à peu de côté la redécouverte de mes pouvoirs, sentant qu'ils ne sont pas prêts à revenir ou qu'ils referont naturellement surface lorsque le moment viendra. Peut-être qu'au fond, malgré toute ma bonne volonté, c'est moi qui ne suis pas prête à les accueillir de nouveau. Je vais rejoindre ma grand-mère dans sa bibliothèque secrète pour lui partager cette pensée lorsque, avant de pousser la porte restée entrebâillée, j'entends la voix grave d'Emin.
— Elle ne sait plus pourquoi ses pouvoirs lui sont indispensables.
— Laisse-lui encore un peu de temps, s'il te plaît.
— Ça fait déjà plus d'un mois qu'elle ne les a plus et tu me demande d'attendre encore un peu, Estheban ? Je te répondrai « oui » très volontiers si elle était pleinement concentrée sur le fait de les retrouver. Mais elle ne fait plus que passer son temps à essayer de battre au corps à corps des Grandes Puissances qui, elles, ont encore leurs pleins pouvoirs. Es-tu devenu trop lymphatique pour pouvoir continuer à veiller sur elle en tant que Protecteur ? Tu devrais peut-être abandonner.
— Je t'interdis d'insinuer que je ne suis pas à la hauteur de Gwen, grogne mon Protecteur plein de rage, laissant ressortir son côté sauvage de loup-garou.
— Si je te laissais faire, tes décisions mèneraient pourtant Gwen à sa perte. Parfois les meilleures décisions ne sont pas les plus confortables ; or, tu ne penses qu'à son confort, quitte à ruiner sa vie. Si nous ne le faisons pas maintenant, ses pouvoirs pourraient très bien ne pas revenir du tout.
— Je ne la mène pas à sa perte ! Je veux juste lui laisser juste le temps de les retrouver par la manière douce ; comme les choses devraient se passer.
— Temps que nous n'avons pas ! Tu la surprotèges, alors que toi, tu ne sais pas ce que ça fait de se priver soi-même de ses pouvoirs, d'oublier peu à peu qui on est. Tu sens comme moi qu'elle commence à se faire au fait de vivre sans pouvoirs, en tant que simple humaine. Elle trouve même ça amusant ! Si elle oublie qui elle est, le monde court à sa perte et elle aussi ! Elle ne fera que tenter de survivre encore et encore dans ce monde. Je le sais car même sans courir aucun danger pendant mille ans, je n'ai pas vécu pleinement une seule seconde pendant toutes ces années. Il a fallu qu'elle vienne me trouver pour que je recommence à vivre.
— Elle n'est pas toi !
— Elle n'arrive même plus à entrer dans la Perception ! Elle ne sait plus qui elle est, ni ce que cela signifie pour elle et pour le monde. Gwen est le dernier Ange. Après elle, aucun Ange ne descendra jamais plus sur Terre ; je le sens. Les dieux lui incombent une mission qu'elle seule peut mener à bien. Si elle ne retrouve pas tout de suite ses pouvoirs, rien dans notre Histoire n'aura servi. Tant dans l'Histoire des Anges que dans celle de l'ensemble des magiques. Et je ne permettrai jamais cela. Pas après ce que ma famille et moi avons vécu. Je ne permettrai pas que tous mes proches soient morts en vain lors de la Révolte ! Je leur dois bien ça. Si elle ne retrouve pas ses pouvoirs, autant se jeter dans les enfers la tête la première pour aller saluer les démons ! Elle représente l'équilibre du monde, et cet équilibre a été rompu ! Elle n'y fait pas attention, mais tu suis comme moi les actualités. Le monde est en train de mourir depuis que ses pouvoirs ont disparu ! À ce rythme-là, si nous n'arrivons pas à aller saluer les démons chez eux, c'est ce monde qui deviendra notre enfer d'ici peu ! Tu le sais aussi bien que moi, alors pourquoi est-ce que tu continues de t'obstiner à vouloir la ménager ! Ce n'est pas ce dont elle a besoin !
— Tu...
— C'en est assez. Arrêtez de vous disputer, tous les deux. Cela ne fait qu'envenimer encore plus la situation, qui est déjà bien assez critique. La dernière chose dont Gwen a besoin, ce sont des tensions entre ses Protecteurs. Emin, tu sais qu'Estheban ne pense pas à mal. Tu sais aussi qu'il n'a pas vécu les mêmes épreuves que toi. Donc ne sois pas si dur envers lui. Estheban, tu sais, même si cela te déplaît au plus haut point, qu'Emin a raison. Ménager Gwen et la laisser dans cet état ne serait-ce qu'une semaine de plus serait trop dangereux. Pour nous tous. Je propose donc de lui laisser encore deux jours pleins. Quoi qu'il arrive, nous irons aux Falaises de Moher mardi. Peu importe le temps qu'il fait ou ce qu'il advient. Cela vous convient-il ?
— D'accord.
— Ça me va aussi, à une condition. Je dois en être certain pour pouvoir accepter, parce que personne à part toi ne pourra le faire. Personne n'est aussi fort alors, Emin, es-tu sûr de pouvoir arriver à temps si ça ne marche pas ?
— Pour qui est-ce que tu me prends ? Tu crois vraiment que je prendrai un tel risque si je n'étais pas certain d'en être capable ? Je tiens autant à elle que toi. Tâche de t'en souvenir. Quoi qu'il en soit, ça ne sera pas nécessaire. Ça marchera.
Reculant silencieusement, je sors du bureau de ma grand-mère. Une fois que je considère être assez loin pour ne pas qu'ils m'entendent, je me mets à courir. Il me faut un endroit silencieux, vide, où personne ne risque de venir. Un endroit où personne ne risque de me trouver. Je me rappelle alors les anciennes cuisines du château sur lesquelles je suis tombée lors de l'une de mes explorations, avant que tout le monde n'arrive.
Je descends donc à la salle à manger dans laquelle se trouve, derrière une tapisserie murale, une porte en bois vétuste qui avait autrefois été condamnée. Derrière celle-ci débute un escalier en pierre. Arrivée en bas, je retrouve l'ancienne cuisine, immense, au fond de laquelle s'ouvrent de petites fenêtres donnant sur le lac. Nous sommes sous la cour, juste au-dessus du niveau de l'eau. Je m'assois sur la vieille table en bois massif conservée par la magie remplissant le château. C'est avec une vue imprenable des reflets de la lune sur l'eau que je laisse libre court à mes pensées.
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Le Dernier Ange
ParanormalneFût un temps de guerres et de massacres qui mirent les mondes à feu et à sang. Fût un être absolu qui ramena la paix et la stabilité entre lesdits mondes. Furent ces mondes qui, à sa mort, se déchirèrent à nouveau, entrant dans une ère de Révolte...
