Chapitre 2

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2.1

L'un des chercheurs du centre ouvrit péniblement la porte de la salle de repos. A l'intérieur, il ne trouva qu'une foule d'hommes et de femmes terrifies, exténués. Les derniers jours n'avaient été que peur et horreur. Maintenus éveillés par l'anxiété, la discipline des militaires et le café, ils ressemblaient tous à des flaques de crasse et de sueur. Sara le regarda passer, l'air hagard, les yeux perdus dans le vide. Elle voyait son propre reflet dans le visage de tous ses collègues.

La porte se rouvrit brutalement et un scientifique fonça vers elle en criant, agitant une liasse de papiers d'une main et gesticulant de l'autre :

« Professeur Landouse, le premier mur ! Il résiste ! »

Tout d'abord une vague d'incompréhension, un silence pesant. Ensuite, paire par paire, les yeux de l'assemblée s'écarquillèrent et un torrent de hourras se propagea dans la salle, on jeta même des couvre-chefs dans les airs, si heureux de savoir qu'un progrès pouvait être fait. Sara étudia le feuillet plein de transpiration et lut en diagonale la composition exacte de cette première victoire : aucun composé organique carboné à l'intérieur.

L'euphorie fut de courte durée. Lorsque les bips successifs et en canons des sismographes se propagèrent parmi les cris et les félicitations, les rires moururent et firent de nouveau place à des visages terrifiés. Des relevés s'étalèrent sur le sol. Les nombreuses machines du centre s'étaient soudainement remises en marche. Vomies par les imprimantes, les courbes et les données indiquèrent des faits alarmants : l'activité sismique avait repris.


2.2

« Tu peux te mettre plus par là ? »

L'affluence autour du parvis rendit la tâche difficile. Le brouhaha croissant des forains et festivaliers ne tarderait pas à couvrir les paroles du journaliste. Il finit par se positionner un peu à l'écart, exaspéré.

« Luc, on n'a pas toute la journée pour filmer cette prise. La place se remplit, d'ici cinq minutes il y aura trop de bruit pour la refaire. »

Un passant bouscula le cameraman qui jura en se retournant. L'inconnu portait un drôle de manteau et marmonnait. Il disparut rapidement dans la foule, laissant Luc un peu confus. Il se reprit devant le regard soucieux de son ami.

« Oui, oui, je sais, mais attends, il y a une tache sur le téléobjectif. Je la nettoie et on plie ça. »


2.3

« D'après le rapport des médecins sur le [code-sujet-1], sergent dans l'armée de terre, la condition psychologique du sujet s'est détériorée rapidement après le [code-date-1]. Son médecin spécialiste et psychiatre, le docteur +information retirée du compte-rendu+ a indiqué que +information retirée du compte-rendu+. Le troisième rapport indique des difficultés à s'endormir, des rêves étranges et morbides dans lesquels le [code-objet-1] fait des apparitions. Pendant des phases d'études du [code-sujet-1] et des autres survivants, seul le [code-sujet-1] souffrait de tels maux. Constantes normales, activité cérébrale normale. Cependant, le [code-sujet-1] parle pendant ses phases de sommeil paradoxal, le [code-sujet-1] appelle quelqu'un ou quelque chose. Signes d'instabilité chronique.

Recommandation médicale : isolation du sujet et surveillance non-stop. Décision à revoir en cas d'amélioration ou d'aggravation de l'état du [code-sujet-1]. »


2.4

« Zebonzes? C'est Don. Ça fait longtemps, je sais. J'espère que tu vas bien mon p'tit. La police te réussit? Tu dois te sentir bien avec un vrai uniforme sur le dos. Je suis sûr que ça te va comme un gant... »

Don marqua une pause, parler à un répondeur ne lui plaisait pas. Il n'en avait pas l'habitude, lui qui était toujours si direct. Il reprit avec difficulté, déglutissant: « Je sais que tu as dit m'en devoir une belle, mais je veux pas t'obliger ou que tu te sentes forcé, OK? C'est moi qui vais t'en devoir une belle à ce compte-là. Je m'en veux de te demander ça, ton père me tuerait... »

Une autre pause. Celle-ci dura une éternité.

« J'ai besoin d'un coup de main, Zebonzes. J'ai besoin que tu me files un sacré coup de main. Si t'as écouté jusque-là, passe me voir cette semaine. Tu sais où je planque les doubles si je suis sorti. Merci mon garçon, merci. »


2.5

Un trou béant, un gouffre. Il ne restait rien. L'objet s'élevait à quelques mètres du sol et resplendissait tel un soleil noir. Des fanions flottaient, des pans de tissus déchirés, souillés, dansaient dans un vent que rien ne soufflait, tous captivés par l'astre.

A chacune de ces secousses, le sol tremblait plus fort, plus loin. On pouvait voir les débris sursauter à chaque impact. Ceux qui étaient trop près, charmés comme du bétail, comme des rats, rampaient délicatement vers lui.

Un peu plus de tout s'en rapprochait. Au contraire d'un cœur dont les battements signifiaient la vie, chaque pulsation de la Sphère signifiait la mort.


2.6

La porte n'était même pas fermée à clef. La poignée à moitié tournée crissa et s'ouvrit vers l'intérieur. Vraiment ancré dans le style de la belle époque, le cabinet de détectives privés « A & D » apaisa Léon. Tout juste sorti du train et d'une sieste plus épuisante que reposante, il ne remarqua que tardivement le silence de ce monde piégé dans le temps, comme un temple dans lequel il n'avait pas mis les pieds depuis des années.

Il fouilla la pièce du regard, accueilli par un vide des plus désolants. L'odeur de renfermé mêlée au café et au tabac ainsi que la vue des dossiers en désordre lui rappelèrent le bon vieux temps. Il se demanda combien d'années s'étaient écoulées depuis qu'il n'avait pas rendu visite à ce vieil énergumène. タ l'époque, il avait encore des cheveux blonds sous son chapeau, aujourd'hui ils étaient certainement tous blancs. En avançant avec prudence dans les locaux, marchant adroitement entre les photos et les tasses de café froid qui traînaient partout, Léon se dirigea vers la salle de repos, ou comme ils la surnommaient depuis le départ de son associé « la chambre à coucher ».

Un lit de camp se tenait dans le coin près de la fenêtre, un cendrier puant juste à côté. L'odeur révulsa Léon puis lui donna envie de fumer. Il tâta sa poche sans rien y trouver, ce qui le rassura. Il en faut peu pour retomber là dedans, pensa-t-il en grimaçant.


2.7

Avant même d'avoir pu dire un mot, la ligne satura, grésilla. Un cri déformé força Sophie à s'écarter de l'écouteur de son casque. Surprise elle rapprocha ses lèvres tremblantes de l'appareil et tenta de parler. La communication avait coupé.

Le temps qu'elle se repositionne dans son fauteuil, la ligne sonna de nouveau. Nul grésillement cette fois-ci, Sophie entendit nettement les hurlements. Une petite voix perdue dans des méandres de douleur et de peur tentait désespérément de se faire entendre. Sophie essaya en vain de rétablir le contact: « Ici les urgences, que se passe-t-il ? Êtes-vous blessé? Où vous trouvez-vous? »

Un cri déchira à nouveau la ligne.

Sophie se leva sans s'en rendre compte. Elle aussi criait, elle essayait de se faire comprendre, mais sans succès. Quels qu'ils soient, les cris de l'autre côté étaient bien plus forts que les siens ou ceux de son interlocutrice.

Sophie entendit deux phrases qui, par miracle, s'étaient frayées un chemin dans la terreur.

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