Chapitre 20

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20.1

Malosane se réveilla dans un fourgon et se rendormit aussitôt sans plus y attacher d'importance. Ses yeux se rouvrirent dans un hélicoptère, il se demanda pourquoi et surtout comment. Pourquoi partaient-ils? Ah, oui, la Sphère se dit-il. Il se souvint. Comment? Il lui fallut plusieurs minutes pour se remettre les idées en place.
En bon soldat, Félix comprit qu'une bonne dose d'un produit dopant courait dans ses veines. Il était calme, enfermé dans le carcan de son corps. Comment? Comment avaient-ils pu partir alors que tous étaient morts? Il revit les corps s'arracher du sol, s'envoler, s'écraser contre l'astre noir. Il se souvint voir Maïa parmi une dizaine d'autres soldats, hommes et femmes, avec lui. Tous aussi terrorisés qu'il l'était. Cette peur, à peine contenue par les tranquillisants, Félix savait qu'elle reviendrait à la charge, qu'elle ne le laisserait jamais seul.
Une pensée se forma. C'était le souvenir de Maïa dans ses bras, le souvenir de la voir s'arracher à lui, disparaître. Malosane tenta de se relever, il la chercha du regard. Avait-elle succombé à cette horreur? Était-il seul à présent ?
Une main se plaqua sur sa poitrine, le força à rester allongé. Il s'agita mais n'eut pas la force suffisante pour se redresser. Il retomba au fond de la banquette, vaincu. Seuls ses yeux déments purent fouiller la pièce. Du coin de l'œil, il aperçut Maïa. Un respirateur faisait circuler de l'air dans ses poumons. Elle était inconsciente.
Félix se souvint. Ce n'était pas cette Sphère qui avait failli tuer son amie, c'était lui.


20.2

Dans la lueur de la fin d'après-midi, Léon ôta enfin les dossiers de Setekis de sa vue. Il avait tout lu, tout relu. Une fois, puis deux, puis trois. Son assistant, dont le nom échappait encore à Léon, avait effectué un premier tri. Il ne lui avait fait parvenir que les dossiers concernant les disparus du même type que ceux sur lesquels lui-même enquêtait.
Setekis était soit un bon détective, soit son assistant était un plus fin limier que ce qu'il laissait paraître. Léon se demanda vaguement si l'avoir avec lui dans son investigation serait un choix judicieux. Le détective percevait l'état déplorable dans lequel il survivait même si l'ampleur de la folie qui se poussait à sa porte dépassait son entendement.
Malheureusement, Léon n'apprit que peu de choses sur les victimes de disparition. Pire encore, il comprit que la liste de Don n'était pas complète. D'autres noms, d'autres profils s'ajoutèrent à une série de disparus de plus en plus longue.
Quelque chose surprit Léon. Une impression tenace l'étreignit sans qu'il sache de quoi il s'agissait. Une information capitale se cachait au grand jour dans les pages de ces dossiers, mais laquelle ?
Léon détacha son regard du plan de travail, évita soigneusement le dossier de Susie Mierru qui trônait dans un coin du bureau et qui le fixait avec le même air désolé et affamé qu'auparavant.
L'impression étrange revint à la charge, mais cette fois, c'était l'enfant qui paraissait porter la clef du mystère. Léon se dit qu'elle portait la clef de tous les mystères. Cette enfant aurait pu être la boîte de Pandore, le réceptacle de tout ce que le monde gardait de pire.
Il rassembla ce qu'il lui restait de courage et de force et concentra son attention sur la photo de la petite Mierru... la petite Mierru? Pourquoi avait-elle l'air d'une adolescente alors?


20.3

On leur avait rendu leurs téléphones portables au bout de deux jours. La montagne d'attestations à signer en arrivant comptait une liste de personnes à prévenir en cas d'urgence. Alexia, sa sœur, avait inondé son répondeur de cris de désespoir. L'armée la lui avait volée au beau milieu d'un repas et elle dut attendre quarante huit heures avant de savoir pourquoi.
La télévision, les radios, les réseaux sociaux du monde entier ne parlaient que de la Sphère, de son arrivée, de l'Apparition avec un grand A. L'astre noir avait empli les écrans de toute l'Europe en un instant. Quelques minutes plus tard, le monde rejoignit la danse. Qu'ils fussent volontaires, réquisitionnés ou enrôlés de force pour venir étudier cette chose, l'humanité convergea autour du bâtiment. Un flot intarissable de scientifiques et de décideurs arrivèrent, se présentèrent et se mirent au travail derechef. L'astre qui se fichait des cartes et avalait la matière en glapissant n'en demandait pas moins.
Sara se retourna dans sa couchette. Les premières nuits furent intolérables. Elle n'arriva jamais à dormir tout à fait et les aménagements encore sommaires des baraquements qui leur étaient attribués ne laissaient aucune place à la paix ou à l'intimité. Sara compara la caserne avec une école maternelle dans laquelle les parents auraient oublié tous leurs enfants le soir venu. Elle pouvait entendre le moindre des pleurs ou des gémissements que les pauvres hères autour d'elle laissaient échapper contre leur gré, à bout de nerfs. Tout le monde l'entendait pleurer elle aussi.
La nuit ne lui porta plus jamais conseil, elle ne la rendit que plus obsédée par l'idée d'endiguer la peste qui se répandait et qui, nourrie, grandissait, volant plus encore de vie à la vie.
Un matin, les yeux rouges de plusieurs nuits de pleurs, Sara marcha d'un pas décidé vers le bureau du général avec une liasse de papiers tellement recouverts de notes et de calculs que plusieurs couches de couleurs s'enchevêtraient sur chaque page et révélaient la maladie et la folie de chaque ligne. Des semaines durant, elle avait calculé. Des nuits durant, elle avait cherché. Des heures durant elle avait rêvé de ces matières que le code-objet-1 laissait de côté.
Le général, dans un état proche de celui de Sara, leva puis baissa les yeux, étudia les encadrés à son attention et souffla:
« Lancez la production, Landouse. Je veux le premier segment dans trois jours. »

La SphèreOù les histoires vivent. Découvrez maintenant