33.1
Étienne prit le dossier des mains du détective et l'ouvrit maladroitement, tremblant d'émotion. Il sortit précautionneusement les photographies de la pochette et les montra une à une à Léon. Il y en avait tant.
« Ce sont tous nos amis. Et ils ont disparu un à un. Philippe en avait parlé à Don mais quand il me l'a dit, il était agité. C'était comme si tout allait de travers dans cette ville, comme si tous les malheurs du monde venaient s'abattre sur chacun. C'est Philippe qui a conseillé à Don de vous appeler à l'aide. Il ne voulait pas trop insister car le vieux était perturbé. Il n'y avait pas que des gens comme nous qui s'évanouissaient dans la nature, il y avait de jeunes gens, des enfants.
-Mais Don n'est plus là...
-Et Philippe non plus, continua Étienne. Et je suis seul, Léon, et j'ai si peur. »
Le sans-abri réprima un tremblement. Il avait les yeux rouges. Il s'en alla vers la fenêtre et observa l'extérieur. Léon ne vit plus son visage mais l'entendit distinctement pleurer. Il n'y a pas que moi qui souffre, se dit-il. Mais je doute qu'il voit ce que moi je vois. J'espère qu'il ne perçoit rien. Léon s'approcha de lui et posa une main sur son épaule. Étienne sursauta puis haleta quelques secondes. Son corps était si chaud alors que Léon, lui, avait si froid.
Il jeta un regard dans la rue en contrebas. Son attention virevolta entre les bâtiments, fouilla les trottoirs sans rien trouver. La lumière déclinante du crépuscule s'agita d'un soubresaut et les phares au loin s'animèrent d'une vive colère. Leurs lanternes cherchant Léon avec hardeur. Il en avait presque oublié ces choses qui l'attendaient au dehors. Comme pour répondre à cette pensée, Léon réalisa que la rue grouillait en fait de gens. Comment ne les avait-il pas vu avant ? Comment se cachaient-ils en plein jour, en pleine rue ? Sous son œil vigilant, tant de mystères restaient sans réponse.
Cette masse gigotante de badauds se stoppa en un instant. Le sol, que Léon aurait juré voir sec, lui apparut alors inondé. Il sentit l'eau à ses pieds remuer, bouillonner. Les gens dehors tournèrent un à un leur visage vers la mer. Leur danse macabre, leurs postures droites comme des tournesols, avaient tout pour perturber Léon. Il jeta rapidement un regard à Étienne, celui-ci continuait d'observer la rue, triste, mais aucunement alarmé par l'étrangeté de ce qu'il se passait au-dehors. Léon se demanda même si cette scène n'existait pas que dans ses yeux. Quand il se retourna vers la fenêtre et le tableau qui se jouait derrière, les visages ne fixaient plus la mer mais lui. Les phares eux-mêmes s'étaient arrêtés à sa fenêtre et quémandaient sa venue. En contrebas, les badauds sourirent de trop de de bouches, de trop de dents. Ces bouches, ces dents, ces yeux, ces gens, Léon en tenait des photographies entre ses mains.
33.2
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10 Août ----.
Je demandais à ----l- des nouvelles de notre rescapé qui depuis une semaine environ peinait à se réveiller de ses cauchemars marins. Je ne le blâmai pas, j'eus surtout de l'empathie pour ce pauvre hère que nous avions repêché, volé à sa mort.
Je trouvai justement mon quartier-maître attablé avec lui, un revenant. Assis devant une assiette copieuse et un verre rempli d'eau, immaculé, le latino-américain au nom inconnu mangeait avec délicatesse.
« Bonjour Capitaine, me dit ----l-. On n'a pas encore son nom, on ne sait pas encore exactement quelle langue il parle.
-Laissez-le manger, boire et se reposer, les questions viendront ensuite. »
Je vis sous une chemise propre, qui devait appartenir à un membre d'équipage ou à feu -----, les coupures longilignes serpenter sur sa peau brune. Cette vue me révulsa.
« Dom--ique, vous avez pu faire quelque chose pour ces coupures ? » Je me souviens les avoir pointé du doigt avec dégoût. Je ne sais ce qu'elles évoquaient chez moi pour tant me répugner.
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La Sphère
Horror"La Sphère" est une histoire fragmentaire, constitué de 365 scènes qui suivent, tour à tour, l'évolution de différents personnages au travers des événements liés à une entité Lovecraftienne surnommée "La Sphère". Elle aspire et dévore tout sur son p...
