Chapitre 19

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19.1

Une partie des dossiers d'Adama lui avait survécu. Léon claqua la portière arrière de sa voiture après les avoir jetés sur la banquette arrière. En temps voulu, les quelques photos qu'il avait pu prendre de la scène du crime seraient étudiées par ses soins. Pour l'heure, Léon devait surtout retourner chez Don.

Alors qu'il allait ouvrir la porte avant, une pensée l'interrompit : la dernière fois qu'il avait mis les pieds dans cet appartement, Léon s'était fait agresser par quelqu'un qui ne craignait ni lui, ni la douleur d'une balle logée dans l'épaule. Qui était-il ? Qui étaient-ils ? Que représentaient ces gens qui sortaient de l'ombre pour le plonger dans la mélasse qui les engendrait ?

Léon frissonna, se rappela les horreurs qu'il avait déjà affrontées dans cette affaire. Il se demanda s'il en sortirait en vie, si son esprit, plus que son corps, le mènerait au bout de l'enquête que Don lui avait léguée. Pas seulement Don, se dit-il. Nick Sempher, Oliver Digoude, Setekis, Sampha Cuijmou ou encore Adama Questo. Ces noms lui revinrent comme autant de photos, de profils, de disparus. Cette enquête n'était pas seulement le legs de Don, mais de tous ces enquêteurs qui n'y avaient pas survécu. C'était aussi pour eux qu'il devait se battre.

Revenant au bureau de Don, Léon trouva l'appartement dans l'état où il l'avait laissé une douzaine de jours plus tôt. Un cordon de police barrait la porte d'entrée fracturée, mais Léon ne distingua aucune trace de pas dans la poussière. Il trouva chaque chose à sa place, comme s'il revenait à peine de vacances, appréciant cette couche de poussière qui s'était déposée sur les choses, ses choses, immaculée. Les enquêteurs s'étaient-ils arrêtés sur le pas de la porte ? Léon se demanda par quel truchement de leur esprit on leur avait fait rebrousser chemin.

Un paquet traînant dans l'entrée attira son attention. Les initiales « S.E » figuraient sur le dessus. Léon sourit tristement et le plaça sur le bureau. Il s'en occuperait le lendemain, pour l'heure, il devait dormir. Il jeta son sac près de la fenêtre et le journal d'Ernest Bale en tomba. Le livre baillait entre les deux premières pages sur le sol, attendant qu'on le lise.

Si quelqu'un venait dans la nuit pour s'en prendre à lui, qu'il vienne, il n'avait de toute façon pas la force de se défendre. Léon s'endormit en un instant, basculant en plein jour dans une nuit sans repos, se noyant dans une mer noire de rêves tous plus faux et retors les uns que les autres.


19.2

« De quelle précision vous voulez parler professeur ?
―Les lieux sont importants, lieutenant, mais ce sont surtout les dates qui nous intéressent ! Les dates ! Ces religions sont apparues en même temps ! »

Flachet s'anima soudainement d'une énergie que le lieutenant ne lui avait pas vue depuis l'arrestation. Ses yeux pétillèrent. Depuis quand ses yeux étaient-ils si sombres ?

« Les versions africaines et latino-américaines de ces religions font toutes les deux référence aux mêmes objets, à la même symbolique. Et ce, malgré les différences fondamentales de leurs langues et des sociétés qui les accueillaient.
―Sociétés ? Je pensais que vous parliez de cultes tribaux, professeur. L'ennui se lisait depuis plusieurs minutes sur les traits de l'officier. Toutes ces conversations tenaient plus du théorique et du fantastique qu'autre chose. Ils avaient un trou noir au milieu du pays et lui, il devait écouter un académicien borné et délirant parler de sauvages.
―Oui, c'est le cas, mais aussi de leur implantation dans les sociétés plus développées. Ces cultes n'ont pour l'instant, et à ma connaissance, jamais survécu jusqu'à chez nous. En tout cas, aucune piste sérieuse n'appuyait cette théorie... Jusqu'à cette femme, lieutenant. »

L'officier se redressa imperceptiblement sur sa chaise : « Je vous écoute, professeur.
―Je vous disais qu'ils faisaient référence au même objet : une planète sortie des eaux au milieu d'une mer de piliers de roches, gravés par l'océan lui-même. Bien sûr, les termes employés ne sont pas les mêmes d'une langue à l'autre. Même leur point de vue est diamétralement opposé, géographiquement opposé si je veux être précis. Mais ils font bel et bien allusion à la même chose.
―Vous voulez dire que des cultes vieux du treizième siècle ont déjà vu la Sphère ?
―Ce que je veux dire, lieutenant, c'est qu'ils ont prédit son apparition. »

La SphèreOù les histoires vivent. Découvrez maintenant