24.1
Une de ses chaussures avait disparu. Elle ne se souvenait pas de quand. Peut-être était-elle restée dans le coffre de la voiture, peut-être était-elle tombée plus tôt, quand elle avait tenté de courir au loin. Aussi rapides que fussent ses pas, l'homme l'avait rattrapée. C'était comme si elle n'avait jamais pu fuir, jamais pu s'enfuir. Quoi qu'elle fasse, elle sentirait ces longs doigts lui enserrer la gorge comme un collier de fer.
Voilà qu'elle marchait depuis plus d'une heure avec un seul talon. Marcher devint un supplice. Entre sa cheville tordue, le sang qui coulait entre ses orteils à vifs et la plante de ses pieds qui hurlait de douleur. Les rochers humides et salés étaient glissants comme du verre. Elle s'était blessée à de nombreuses reprises, elle était souvent tombée. Son ravisseur ne parut jamais s'en soucier, la soulevant violemment du sol chaque fois qu'elle chutait pour la replacer sur le chemin qui se dessinait dans l'obscurité.
La terreur qui la saisissait l'empêchait de parler. Comment cet homme qui marchait derrière elle pouvait-il encore se mouvoir ? Elle l'avait vu mort, elle l'avait même autopsié. Comment une horreur si malfaisante pouvait-elle exister, et quel dieu pervers pouvait le permettre, voire l'exiger ?
Le flanc de chacune des falaises autour d'elle était si escarpé qu'elle sut que personne ne viendrait la chercher. Le gouffre descendait vers des profondeurs houleuses et abyssales où l'océan se déchaînait dans cette nuit curieusement éclairée.
Au-dessus des eaux noirâtres, la lune brillait, comme sortie des nuages. Elle était si proche de l'horizon, si proche de l'océan, que Marie crut y voir un visage démoniaque sans bouche, un objet démesuré et fascinant. Elle se sentit tomber, elle s'imagina que la terre et la mer s'inclinaient devant une divinité qu'elle devinait au loin.
L'homme la poussa sur les récifs et elle atterrit dans un boyau de roche éclairé de noirceur. À son bout se trouvait sa fin.
24.2
Chaque marche craqua dangereusement sous son poids. Léon avait les yeux rivés sur les traces de pas gluantes qui le précédaient. Sa respiration se fit lente, discrète. Il avait peur qu'une chose le sache en ces lieux, qu'une chose l'attende et le guette.
Le détective porta une main à sa ceinture, déboutonna la lanière de son holster et posa ses doigts sur la crosse de son arme. Cette fois-ci, il serait prêt à se défendre contre les perversités qui l'entouraient.
Un chuchotement dans son dos le fit se retourner. Il ne trouva rien d'autre que l'obscurité là où sa lampe ne pouvait éclairer. Quand il se remit en marche, les traces de pas avaient disparu. Léon entendit son cœur s'arrêter, battre à reculons. Il les chercha du regard, sûr de leur présence un instant plus tôt. Où sont les choses que je vois disparaître?
Léon avança prudemment, décocha son arme de poing et tenta de contrôler son corps tandis que la peur l'assaillait.
Une volée de marches plus tard, il arriva à un étage. Plongé dans le silence et dans une obscurité différente de celle du rez-de-chaussée, le détective se colla dos au mur et longea la paroi jusqu'au second escalier, de l'autre côté de la pièce. Quelques meubles ornaient le palier, des bibelots et des tableaux attendaient là, accrochés aux murs. L'un d'entre eux avait chuté et encombrait le sol au pied de l'escalier. Quand Léon s'en approcha, il trouva une trace ensanglantée sur le mur. Une griffe avait laissé sa marque dans la pierre, profonde et menaçante.
Léon fouilla les ombres de sa lampe, craignant qu'elle ne s'éteigne. Comme pour répondre à sa peur, sa lumière vacilla un instant. Le phare se transforma momentanément en un sombre couloir dont la noirceur n'avait aucun fond, dont les chambres et antichambres n'avaient aucun sens. Il eut l'impression d'être lui-même la bête d'un tel labyrinthe.
VOUS LISEZ
La Sphère
Terror"La Sphère" est une histoire fragmentaire, constitué de 365 scènes qui suivent, tour à tour, l'évolution de différents personnages au travers des événements liés à une entité Lovecraftienne surnommée "La Sphère". Elle aspire et dévore tout sur son p...
