32.1
« Alexia ? »
Ces mots lui restèrent en travers de la gorge quand le cou de sa sœur pivota vers le soleil noir à l'horizon. La bouche ouverte, la langue pendante et les dents étrangement saillantes, Alexia s'immobilisa. Sara hésita à se saisir d'elle et à la secouer de toutes ses forces. Elle voulut lui faire reprendre ses esprits, mais en voyant ses yeux noirs comme la Sphère suinter la mort, elle bondit en arrière juste assez tôt pour qu'Alexia rate son coup.
« Alexia, bon sang, reprends-toi ! »
Alexia ramena sa main vers elle, ses doigts crispés en une griffe sordide. Elle se leva en titubant légèrement. Ses membres craquèrent lorsqu'elle étira ses bras. Sara se réfugia de l'autre côté de la table de jardin sur laquelle deux cafés tentaient de survivre aux embardées. Du sang et de la cervelle jaillirent violemment du crâne de sa sœur dont les jambes tremblèrent une seconde. Alexia fit tomber les tasses en s'affalant de tout son poids sur la table. Sara n'entendit le coup de feu qu'une seconde plus tard.
Elle tomba à genoux, les yeux tellement écarquillés qu'elle crût les sentir sortir de leurs orbites. Un morceau de céramique brisé lui transperça le genoux gauche sans qu'elle ne s'en rendît compte. La chercheuse avança à quatre pattes, pleurant maladroitement alors qu'elle atteignit le corps de sa sœur. Elle tendit la main vers cette chose qu'elle était devenue quand des hauts-parleurs l'interrompirent. On la prit par les aisselles. Elle fut violemment soulevée.
Sara chuchota tout d'abord. Elle demanda à ce qu'on la lâche, qu'on lui rende sa famille. Elle implora les militaires autour d'elle de la laisser tranquille, de partir. Elle cria. Elle hurla, elle les insulta si fort, si violemment qu'ils hésitèrent l'espace d'un battement de cil avant de l'emmener de force. On la frappa à l'arrière du crâne et Sara sentit les ténèbres l'envahir. Ses yeux se fermèrent partiellement. Elle n'arriva plus à crier, à peine à respirer. Elle se noya dans ses propres larmes, inondant sa bouche et la transformant en une cascade de bave et de pleurs.
Elle lutta quelques instants pour voir Alexia une seconde de plus, mais deux soldats emballaient déjà son cadavre dans un sac mortuaire. Elle vit le trou béant dans son crâne qui lui dessinait un troisième œil aussi sombre que les deux billes qui lui servirent d'yeux dans ses derniers instants. Son dernier souvenir de sa sœur fut les restes de matière cérébrale qu'un lance-flamme prit soin d'effacer de la terrasse.
Plus jamais elle ne reverrait sa sœur ou sa famille, et cette maison dans laquelle elle avait grandi n'accueillerait jamais plus que du silence.
32.2
Sur le plancher au milieu de l'eau croupie, Léon tracta le corps de la créature. Le mélange de bruits et de sensations vrilla ses oreilles et ses sens. La chose, si lourde, lui demanda de mettre toutes ses forces dans cette tâche. Il dut la toucher, la prendre en main, la serrer entre ses doigts pour la pousser dans un coin. Dès qu'il eut fini, il tituba jusqu'à la salle de bain. Il ouvrit le robinet et vit du sable en couler comme un liquide. Léon tourna le robinet vers l'eau chaude. Il patienta un instant puis y plongea ses mains pleines de sang et de mort. Il les y laissa plusieurs minutes, son attention rivée vers le fond de la vasque où le sable s'accumulait avant de disparaître dans le siphon. De temps à autres, le niveau montait suffisamment vite pour atteindre les bords brisés de l'évier et couler jusque sur le sol.
Là, le sable forma une île qui surgit des eaux sales. Léon parut s'en soucier et baissa les yeux vers le monticule grandissant à l'orée de son champ de vision. Quand il la vit précisément, l'île était devenue rocailleuse, pointue, avec des côtes saillantes et coupantes. Elle n'avait plus rien à voir avec une île, c'était devenu une désolation perdue au fond d'un océan de tempêtes et d'humeur. Le carrelage en damier, à peine visible sur le sol de la salle de bain, ondulait à cause de l'inondation. L'île se perdait quelque part à ses pieds et Léon s'imagina un petit bateau plein de gens innocents qui fonçait vers cette île de mort et le géant qu'il était juste à côté. Il les regarda avec dédain comme si sa tête était au ras de l'eau et non pas perdu dans les cieux.
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La Sphère
Horreur"La Sphère" est une histoire fragmentaire, constitué de 365 scènes qui suivent, tour à tour, l'évolution de différents personnages au travers des événements liés à une entité Lovecraftienne surnommée "La Sphère". Elle aspire et dévore tout sur son p...
