Chapitre 21

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21.1

Sur les six détectives parmi lesquels Don, et Léon à son tour, qui avaient reçu les cas de disparitions, trois étaient morts et les autres avaient disparu : Setekis, retrouvé dans le canal Sémétaire plusieurs semaines auparavant, Adama, victime d'un « suicide » au milieu des ravages de son propre bureau et enfin Don, tué et incinéré à la place de l'un des vrais disparus, Omar Fleskhil.

La phrase sur le mur d'Adama, « A la lumière du phare » lui revint de nouveau en mémoire. Léon cligna lentement des yeux, se replongea dans son souvenir. Un filtre sale, chatoyant, saturé de noirs et de blancs se superposait à l'image qu'il avait du bureau de Questo.

Debout devant une paire de chaises, Léon voyait dans un alignement presque cinématographique l'imposant meuble en bois sur lequel de nombreux dossiers s'étalaient d'un air faussement désorganisé. Adama se tenait là, en train de travailler, une cigarette entre les doigts. Le mur du fond, orné d'un immense tableau, un paysage pastoral fourmillant de détails lui servait d'arrière plan, comme une fenêtre ouverte sur un autre monde. Les couleurs chaudes de la peinture dégageaient une impression de douceur que l'air ambiant semblait ne pas pouvoir altérer. Tout l'appartement subissait les affres du temps mais les simples dorures du cadre en stoppaient la propagation. Cachée complètement par le tableau, la phrase « A la lumière du phare » paraissait scintiller à travers la toile par transparence.

Léon s'avança. Il effleura du doigt l'un des fauteuils puis le bois du bureau, contourna un Adama en pleine réflexion, ne s'arrêtant qu'en sentant le fumet puissant du tabac. Il se sentit nerveux, se demanda depuis quand il n'avait pas lui-même fumé. Il se dit que ça n'avait pas d'importance, que le temps n'avait pas d'importance, qu'il se devait d'avancer, dans quelque sens que ce soit.

Le détective se tourna vers Léon, le regard perdu dans le vide. Il s'observèrent en silence sans vraiment se voir jusqu'à ce qu'il reporte son attention sur ses documents. Ne resta entre eux que la fumée qui s'étirait vers le haut, dansait.


21.2

Ernest Bale, journal d'un exp-----
28 J--- -----

Les affaires de Sm-th avaient été rassemblées dans un sac de toile puis déposées dans mes quartiers. Je profitai de ce calme nostalgique, de cette absence terrible et flagrante d'émotions fortes pour me plonger dans la vie, dans ce qu'il en restait, de cet homme qui avait partagé notre quotidien pendant de nombreuses années. Le tabac froid qui gisait devant moi me sembla si familier. L'était-il vraiment ? L'était-il pour autant ? Je me souviens avoir tendu la main, tenté d'attraper de mes doigts cette fumée si vaporeuse, ce goudron si charmant comme si ma vie en dépendait. Je reportais mon attention devant moi, oubliant ce qui m'entourait comme si jamais ça n'avait été présent.

Le connaissais-je vraiment ? Je me demandais qui était ce Samuel Sm-th que l'on appelait tout simplement et avec affection : Sm-th.

J'ouvris le sac et en sortis son contenu.

Au premier extrait de ses mémoires, je me dis que je n'en révélerais qu'un unique objet par jour et je me surpris à sourire de l'étrangeté de cette pensée, de cette idée. Je me demandais si c'était parce qu'on s'ennuyait tant que je voulais faire durer ce rite, si ce n'est ce plaisir...Pourquoi le tabac me préoccupait tant, moi qui n'ai jamais fumé ? Aurais-je fumé dans mon manoir ? Peut-être dans le boudoir ? À la tombée de la nuit, quand mes idées se mélangent à l'alcool, la splendeur du soleil dépeint une atmosphère appropriée à ce qu'on appelle le deuil.


21.3

Le tableau lui rappela un écran de cinéma miniature. Plutôt que peints, immobiles, figés, les détails semblaient se mouvoir. Le champ de coquelicots au premier plan ondulaient lentement, comme un trompe-l'œil. Léon se demanda si ce qu'il voyait était bien la réalité ou si ce n'était qu'un rêve. Il se retourna vers Adama qui s'affairait encore sur ses dossiers, une cigarette éternelle dans les doigts. Le trou béant à l'arrière de son crâne ne parut pas le gêner dans sa tâche.

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