Chapitre 16

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16.1

Ils étaient là depuis plus de huit heures. A plat ventre pour certains, embusqués, accroupis pour d'autres, toutes armes et lunettes de visée braquées sur la Sphère, tous sens en alerte.

L'objet était immobile, immense au milieu de son cratère, flottant comme un soleil noir.
Par moments, une volée d'ordres fusait. Telle unité échangeait avec telle unité, tel escadron survolait tel point, telle escouade se plaçait ici ou là. Le reste du temps, c'était le silence. Un silence assourdissant. La Sphère ronronnait de toute l'agitation qui l'entourait, ravie que son spectacle ait fait tant d'heureux, qu'elle ait tant d'admirateurs autour d'elle, tant de proies. Une série d'ordres survint de nouveau, ils obéirent puis replongèrent dans la léthargie. Ils ne pouvaient rien faire. En fait, ils avaient peur de faire, peur qu'une balle, qu'un obus, qu'une bombe, ne déclenche une nouvelle mort comme il n'en avait jamais connue.
Comme toutes les autres, l'équipe de Malosane resta coi, incrédule, assourdie par cette alternance surréelle de terreur immobile et de cris stridents.
« Pourquoi on nous fait rester là ? »
Félix se tourna vers Maïa, la vit en larmes et tenta de la rassurer. Il lui dit que tout irait bien avant de reposer l'œil sur sa lunette de visée. Félix s'aperçut rapidement que sa vue s'était brouillée, l'objectif était humide. Lui aussi pleurait.
Une boule se forma dans son ventre, remonta ses entrailles comme un spasme délirant, le serra, lui rappela que l'objet de leur peur, de leur incompréhension, se tenait à quelques kilomètres d'eux, tranquille. Malosane trembla en pensant qu'à l'image de la Sphère, la boule dans son ventre allait s'animer, qu'elle allait tout détruire et le laisser exsangue, perdu au milieu du goudron éventré des routes et des gravats. Il s'imagina les yeux vides et la langue pendante, traîné jusqu'à une mort inéluctable, brisé par les vagues et avalé.

16.2

« De quoi souffrait-il, docteur ?
―...
―Docteur ? »
Paterson se retourna enfin vers Léon. Son regard était confus, des gouttes de sueur perlaient sur ses tempes et sa respiration se fit plus haletante.
« Il ne reviendra pas, vous savez. Il est mort.
―Oui, docteur, je sais. Dites-moi de quoi souffrait Casadei.
―Un syndrome de l'imposteur très commun, bien que spécifique. Certains se prennent pour Napoléon, lui se prenait pour un explorateur à la sauvette, un certain Ernest Bale. Un britannique, un aventurier ou je ne sais quoi... Casadei me confiait à demi-mot avoir survécu à un drame, s'être enfui. À son retour au pays, lorsqu'on ne l'a pas cru, on l'a déshonoré, trahi. Il me racontait comment il avait choisi de se terrer en Suisse dans le village natal de sa mère pour y trouver la paix. Un persona intéressant, peu banal, si vous voulez mon avis. Il en était bluffant dans sa personnification.
―Se peut-il qu'il se soit inventé cette personnalité pour vraiment fuir quelque chose ? Se peut-il qu'il fût réellement cet Ernest Bale ?
―Pour qui me prenez-vous ? La voix de Paterson s'était faite tonnante, furieuse, la moue sur son visage laissa place à un dédain manifeste. Détective, je vous saurais gré de ne pas critiquer mes compétences. Je suis âgé mais pas sénile. »
Léon se redressa dans le fauteuil qu'on lui avait proposé : « Je ne voulais pas vous blesser, docteur, je voulais simplement savoir si il y avait des faits qui étayaient son récit.
―La seule chose qui pour ainsi dire allait dans son sens était un vieux journal... un vieux journal de bord. Son regard se fit vague, la tension explosive présente quelques secondes auparavant disparut tout d'un coup. Il l'amenait avec lui à chaque séance. Il m'a dit ne jamais s'en séparer. Il m'a dit que c'était sa honte, que c'était le seul souvenir de son histoire... »
Paterson se mit à parler plus bas encore. Léon avait du mal à comprendre certains de ses mots, il bafouillait, s'emmêlait. Ses avant-bras tremblèrent, se retroussèrent jusqu'à ce qu'il serre son propre torse dans l'espoir de se réchauffer, de se rassurer.
« Il ne reviendra pas, vous savez. Il est mort. »
Léon pinça les lèvres, Paterson se répétait, s'agitait.
« Qu'y avait-il dans le journal, docteur ?
―L'un de ses récits d'explorateur. Un de ceux d'Ernest Bale. Il a tellement dû le lire que ce journal est devenu sa propre vie. Peut-être était-ce tout ce qu'il lui restait, peut-être était-ce tout ce qu'il espérait trouver... »

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