62. Ness

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Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit.

Quand j'ai quitté la tour d'astronomie, c'était comme si je fuyais un poids qui m'écrasait. Chaque pierre me rappelait Matheo. Ses mots. Ses regards. Son souffle si proche du mien. Tout était devenu insupportable. Alors, je suis descendue jusqu'au lac, cherchant un endroit où l'air serait moins oppressant. Mais même ici, le froid mordant ne parvient pas à calmer l'agitation dans ma tête.

J'ai tout envisagé, retourné chaque possibilité. Une seule conclusion s'impose : je ne peux pas le tuer. Pas lui. Mais alors, comment être sûre qu'il restera en sécurité après ? Personne ne le protégera s'il n'y a plus que lui. Et moi... Je ne serai plus là.

Réveil matinal, peut-être ?

La voix familière me sort de mes pensées. Je sursaute légèrement et me retourne.

Dumbledore.

Il se tient à quelques pas, dans la pénombre, une expression qui se veut douce mais n'apaise rien en moi. Il ne sait pas que bientôt, dans une semaine, il sera mort. Pas de ma main, mais de celle d'un autre. De Draco.

Je détourne le regard et fixe à nouveau les eaux sombres du lac.

Je pensais que vous préfériez la tour, ajoute-t-il, son ton presque léger.

J'avais besoin de changement semble-t-il.

Je ne cherche pas à être agréable, mais il ne semble pas s'en formaliser.

Vous me paraissez préoccupée.

— En quoi cela vous intéresse ?

Un silence s'installe. Puis il parle, doucement.

Vous m'avez accusé de beaucoup de choses, Miss Lestrange. De favoritisme, entre autres. Mais je me soucie sincèrement de mes élèves. De tous mes élèves.

Je ris, un rire froid, presque inaudible.

Vous n'êtes pas réellement bienveillant. Vous êtes simplement intelligent. Nous ne sommes que des pions sur votre échiquier, à vous aussi.

Je le regarde du coin de l'œil. Il incline légèrement la tête, presque comme s'il acceptait l'accusation.

— Qui d'autre vous utilise comme pion, Miss Lestrange ?

Je serre les dents, mais cette colère qui brûle en moi reste contenue, bien que vive.

Le monde entier, dis-je finalement, le regard toujours fixé sur le lac. Tous. Vous ne voyez en nous qu'un moyen d'arriver à vos fins. Est-ce que vous vous êtes un jour soucié de Potter sans penser à battre votre "monstre" ? Avez vous pensez à le laisser vivre une longue vie paisible ? Et Matheo ? Avez-vous pensé à ce qu'il ressentait, à ce que ça signifiait pour lui quand vous l'avez trouvé ? À quel danger vous l'avez exposé ?

Je sens ma gorge se nouer, mais je ne montre rien.

Dumbledore ne répond pas immédiatement. Il semble réfléchir, mais je ne m'en soucie pas.

Vous sous-entendez savoir beaucoup de choses, Miss Lestrange.

Je soupire.

Arrêtons cette mascarade, professeur. Vous ne m'avez jamais crue. Vous ne voyez pas en moi une élève.

— Alors, qu'est-ce que je vois, selon vous ?

Je détourne enfin les yeux du lac pour le regarder.
Un instant, je pense à ce qu'il aurait pu être pour moi. À une époque, j'avais naïvement espéré qu'il tende la main. On dit qu'à Poudlard, l'aide sera toujours donnée à ceux qui la demandent. Mais personne ne me l'a jamais offerte. On ne m'a jamais donné la chance de choisir une autre vie. J'aurais voulu qu'il soit différent. Qu'il voit autre chose qu'un simple nom. Mais il ne l'a pas fait. Personne ne l'a fait.

Une Lestrange, dis-je finalement.

Je me lève, prête à partir.

Vous êtes bien plus que cela, murmure-t-il.

Je m'arrête une fraction de seconde, mais je ne me retourne pas. Ces mots sont vides maintenant. Ils n'ont plus aucun sens. Il ne peut pas m'aider, pas plus qu'il ne pourra protéger Matheo après sa mort.

Et alors, tout devient clair dans mon esprit. Toutes ces années, à accumuler des informations, à jouer le rôle de l'outil parfait... Cela n'aura pas été vain.

Je vais trahir.

Je vais échanger ma vie contre la sienne. Je vais le sauver, quoi qu'il en coûte. Et je sais exactement par qui je dois passer pour y parvenir.

L'oubliéeOù les histoires vivent. Découvrez maintenant