En entrant dans la salle d'attente, je remarque la jeune fille de vendredi dernier. Celle qui m'avait ignoré avec une indifférence presque majestueuse. Cette fois-là, je m'étais contenté de lui sourire, mais aujourd'hui, son attitude me revient en mémoire, et je décide de ne pas laisser son impolitesse sans réaction. Je la vois vêtue d'une veste en jean ouverte sur un haut noir, associée à un pantalon déchiré au genou. Sans vraiment réfléchir, je choisis de m'asseoir tout près d'elle, sur la chaise voisine, en me laissant tomber bruyamment pour manifester une petite vengeance personnelle. Son sac à dos repose toujours au sol, au même endroit que la dernière fois. Elle semble absorbée dans sa musique, un écouteur glissé à l'oreille tandis que l'autre pend distraitement. Rassemblant mon courage, je l'interpelle malgré tout :
– Tu écoutes quoi ?
Il m'a fallu cet effort pour capter son attention. Quand elle tourne enfin son regard vers moi, une drôle de sensation me traverse. Ses yeux sont incroyablement beaux, presque hypnotiques, ce qui me fait aussitôt penser combien les miens paraissent banals à côté, avec leur marron ordinaire.
– A-ha, répond-elle simplement.
– Quoi ? lui dis-je, un peu prise au dépourvu.
– C'est le groupe que j'écoute : A-ha.
Instantanément, je sens mes joues s'empourprer. Dans un véritable malentendu, j'avais cru qu'elle se moquait de moi - comme si elle m'avait lancé un méprisant "Ah ah, tu crois vraiment que je vais parler musique avec toi ?" Mais non. La honte m'envahit. Cherchant maladroitement à rebondir et à éviter de passer pour complètement idiote, je lui réponds pourtant :
– Tu parais pourtant jeune...
Et voilà, chaque mot prononcé m'enfonce un peu plus ! Ses yeux s'élargissent légèrement en écho à ma gêne avant qu'elle hausse les épaules :
– Tu insinues que je suis vieille ?
Je balbutie :
– Non, non ! Bien sûr que non ! C'est juste que ce groupe n'est pas... hum... comment dire...
– Moderne ? propose-t-elle en arquant un sourcil.
– Oui ! Exactement. Enfin... c'est ce que je voulais dire.
Un petit sourire en coin se dessine sur ses lèvres tandis qu'elle répond sur un ton tranquille mais teinté d'une pointe de condescendance :
– C'est un groupe des années 80. On est en 2000 ; il n'y a pas d'âge ni d'époque pour apprécier la musique. À cette époque-là, il n'y avait pas d'auto-tune systématique. C'est ce que j'aime chez eux.
Avant que je puisse répliquer quoi que ce soit, une voix appelle depuis l'autre bout de la pièce :
– Mademoiselle Lores ? Le docteur Scott vous attend.
Comme la fois précédente, elle ramasse son sac à dos et range soigneusement son téléphone dans la poche de son jean avant de se lever avec assurance. Alors qu'elle atteint l'encadrement de la porte menant au bureau du psychologue, elle marque une pause et se retourne brièvement vers moi :
– J'ai vingt-deux ans, au cas où tu te posais encore la question.
Ses mots sont ponctués d'un clin d'œil léger avant qu'elle disparaisse de mon champ de vision, la porte se refermant derrière elle.
Cette soirée-là, en rentrant chez moi, sa remarque et son clin d'œil continuent de tourner dans ma tête. Intriguée par sa musique et un peu curieuse, je lance alors "Take On Me" du groupe A-ha dans ma chambre pendant que papa prépare le dîner dans la cuisine. Ce n'était pas habituellement le style que j'écoutais, mais cette chanson avait quelque chose de spécial. Pour une raison inexplicable... j'ai aimé.
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DEUX HORIZONS
RomanceOn a tous des secrets. Des faiblesses qu'on ne veut pas montrer. La vie est un mystère et nous sommes nos propres énigmes. Ashuaïa Guarderson & Alexis Jones
