8. L'amitié selon Facebook

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Ma mère ne me lâche pas d'une semelle pendant tout le trajet jusque la maison. Elle est plutôt du genre à s'inquiéter pour rien, ainsi qu'à nous surprotéger, mon frère et moi. Alors, forcément, être appelée par l'école car sa fille aînée chérie a fait un malaise, vous imaginez dans quel état ça la met...

Elle veut déjà me faire faire le tour de tous les médecins qu'elle connaît pour savoir ce que j'ai, me demandant plein de détails pour "comprendre ce qu'il s'est passé exactement"... Mais je ne peux pas lui dire la vérité. Sauf preuve du contraire, être handicapée socialement vis-à-vis du sexe opposé n'est pas encore reconnu comme une maladie par l'OMS.

— Ce n'est pas normal, un malaise, comme ça ! Tu es sûre que tu manges bien, à la cantine, au moins ?

Ma mère tourne subitement sa tête dans ma direction.

— Tu ne te fais pas vomir, hein, dis ? Tu ne fais pas partie de ces adolescentes qui cherchent à avoir un high five... euh... non... Mince, c'était quoi, déjà ?

— Le thigh gap ? je demande d'une voix blasée.

— Oui, c'est ça !

Puis, d'un air suspicieux :

— Comment tu connais ça ? Tu suis pas cette mode stupide au moins ?

Compte-tenu de la morphologie et du métabolisme d'obèse qu'ils m'ont génétiquement transmis, je pourrais vivre mille vies sans jamais avoir un thigh gap...

Je n'ai pas le temps de lui rétorquer ces paroles pleines de sel car nous entendons la voiture frôler le trottoir.

— Maman ! Regarde la route, merde !

— Oups ! répond-elle d'un air étourdi, tournant le volant pour replacer correctement le véhicule sur la chaussée.

Parfois, je me demande sérieusement comment ma mère a fait pour survivre toutes ces années sur la route. J'ai l'impression qu'elle conduit avec des oeillères, et que si ma famille arrive vivante à la fin de chaque trajet, c'est parce qu'une immense bulle de chance nous a protégés tout du long. Mais heureusement, aujourd'hui ne fait pas exception à la règle. Nous finissons donc par rentrer, après trois freinages d'urgence ainsi que deux coups de klaxons d'automobilistes énervés, saines et sauves.

Nous habitons une impasse plutôt tranquille, dans une maison de deux étages suffisamment grande pour que mon frère et moi ayons nos propres chambres, dans laquelle je monte aussitôt pour échapper à la Grande Inquisition Maternelle.

— Ce fut un plaisir de discuter avec toi, Lalie ! me crie ma mère du rez-de-chaussée.

Je l'ignore, fermant la porte derrière moi. Je jette mon sac de cours au pied du lit, puis me trace un chemin parmi le bazar afin d'atteindre mon bureau, où j'allume l'ordinateur pour me rendre sur Facebook aussi sec. J'accepte la demande d'amis de Sarah et constate qu'Aurore m'a parlé, comme d'habitude. Elle m'envoie régulièrement des messages, même si je ne lui réponds quasiment pas.

Le dernier en date contient une photo de son assiette du midi, me confirmant qu'effectivement, la cuisine n'est définitivement pas le fort des Anglais. Je souris en repensant à mon propre repas d'aujourd'hui, et me vois tentée de lui répondre. Je commence même à taper mon message... puis m'arrête avant de tout effacer, me contentant de l'émoji d'un pouce levé. Elle me répond presque immédiatement :

Aurore :
T'es là Lalie ? (lalalie... lol !)

Bon, étant donné qu'elle a grillé que j'étais connectée, je ne peux pas vraiment la snober...

Banale !Où les histoires vivent. Découvrez maintenant