Je jette un dernier regard au dos de mon Conjoint qui s’éloigne. J’ignore pourquoi, mais sa vision me réconforte. Puis je m’avance en direction du centre. Il s’agit en réalité d’un gigantesque hangar presque aussi haut que les amphithéâtres des différentes cités. Je me sens minuscule en en franchissant les portes.
L’intérieur du bâtiment est impressionnant. D’immenses épis couverts de boîtes de nourriture s’élèvent jusqu’au plafond. Une vingtaine de travailleurs commencent à s’activer. J’espère ne pas être en retard. Un bref regard sur mon bracelet me rassure. Je suis pile à l’heure. Mes instructions me demandent d’aller me présenter au chef de l’équipe. Je reconnais facilement ce dernier à la combinaison blanche qu’il porte. Les ouvriers sont en bleu.
L’homme entre deux âges m’accueille avec un sourire un peu forcé.
— Tu dois être Maxence.
Au ton de sa voix, je comprends qu’il dit cela non seulement parce qu’il était au courant de mon arrivée dans l’équipe, mais également parce qu’il a entendu parler de cette étrange cérémonie d’accouplement.
— Oui, je réponds en baissant les yeux.
Après un petit silence gênant, il reprend comme si de rien n’était :
— Ton arrivée est la bienvenue. Il y a ici beaucoup de travail à faire. Enfile ta blouse bleue. Aujourd’hui, tu seras en binôme avec François qui t’expliquera tes tâches.
Je m’empresse de suivre ses instructions. J’ai hâte de prouver ma valeur.
Le dénommé François est un homme qui doit avoir cinq ou six ans de plus que moi. Je le trouve un peu indolent, mais il a l’air sympathique.
Il m'emmène à travers les épis et désigne les étagères d’un vaste mouvement de bras.
— Comme tu le sais certainement, chaque citoyen reçoit la nourriture qui lui correspond en fonction de son âge, de son sexe et de sa corpulence. Cela nous permet à tous de rester en bonne santé et évite les famines ou le gâchis alimentaire.
J’hoche la tête avec conviction.
— Les calculs sont établis par le Système et nous n’avons pas à nous en occuper, me rassure François. Nous nous contentons de recevoir la liste actualisée chaque jour et d’aller chercher les rations correspondantes. D’autres travailleurs viendront ensuite récupérer les paquets et les livreront dans les différents foyers familiaux ou sur les lieux de travail un peu avant l’heure des repas. Tous les produits alimentaires sont dans les boîtes que tu vois sur les étagères. Les plats ont été préparés par d’autres personnes. Chaque boîte comporte un numéro unique. Nous partons de la liste du Système et devons chercher les bons numéros selon notre récolement. C’est un travail physique, mais assez facile. Tu as des questions ?
— Oui, je demande avec curiosité. Nous occupons-nous de la nourriture de l’ensemble des citoyens de la dixième cité ?
François se met à rire.
— Oh non. Il existe plusieurs centres de nourriture dans la cité. Cela représenterait trop de travail sinon ! Tiens, nous allons faire un essai. Ce soir, les citoyens entre 18 et 60 ans vont manger des brocolis. Ils se trouvent dans les boîtes 5557798, épi 56, travée 4, tablette 9. Muni-toi de ce charriot et je te laisse chercher.
Je m’exécute. Je prends un petit moment avant de comprendre ce qui différencie les travées des tablettes, puis finis par m’en sortir. Je reviens victorieusement avec les 77 boîtes de brocolis demandées et François me félicite.
Je commence à me sentir plus à mon aise en commençant à m’activer. J’aime me sentir utile. Travailler dur me plaît tant que je sais que cela profitera à d’autres. Les autres membres de l’équipe sont très gentils, très normaux. Aucun d’entre eux n’a de répugnance à mentionner le Système. Le comportement de mon Conjoint n’est donc pas propre à sa cité.
Nous ne faisons une pause que pour déjeuner. Nous allons nous même nous chercher directement les boîtes de vivres prévues pour nous par le Système. Je trouve cela déroutant. J’ai l’habitude de recevoir la nourriture toute prête par la boîte aux lettres.
A la fin de la journée, j’ai les bras en compote. Le chef d’équipe me dit que j’ai bien travaillé. Je retire ma blouse bleue et quitte le centre en même temps que les autres travailleurs.
Je marche empli d’une fatigue heureuse. Le soleil brille encore mais des nuages se profilent à l’horizon.
Lorsque je rentre, la cellule familiale est vide. Les horaires d’Adrien doivent être plus contraignants que les miens. Après tout, il a rejoint le corps des ingénieurs. Il a probablement beaucoup de choses nouvelles à apprendre. Je me sens fier d’avoir un Conjoint intellectuel.
Je prends une douche et me change. Puis je vais m’asseoir sur le canapé familial, espérant qu’Adrien ne tardera pas.
Je bondis en l’air lorsque j’entends la porte d’entrée se déverrouiller et m’empresse de me mettre debout pour m’avancer dans le couloir.
— Bienvenue à la maison.
Je m’efforce de sourire. Adrien grogne. Je vois à son visage tendu qu’il est fatigué et espère qu'il ne souffrira pas d’insomnie la nuit prochaine.
— Merci, marmonne-t-il en me passant devant pour entrer dans le salon.
Il se laisse lourdement tomber sur le fauteuil du chef de famille. Je m’approche par derrière, prends une profonde inspiration et pose les mains sur lui. Je le sens tressaillir sous mon contact et retire aussitôt mes bras. Ma mère agissait souvent ainsi avec mon père lorsqu’il rentrait à la maison et se plaignait de sa journée. Elle lui massait les épaules tandis qu’il renversait sa tête en arrière et il paraissait ensuite très vite aller mieux. Mais ce qui est valable entre un homme et une femme ne l’est peut-être pas entre deux hommes ?
— Non, continue, proteste cependant Adrien. C’est agréable.
Après un instant d’hésitation, je repose précautionneusement mes paumes sur les épaules de mon Conjoint et effectue de prudents petits mouvements circulaires. J’ignore si je m’y prends comme il faut. Le jeune homme semble cependant se détendre progressivement sous mes doigts et je ressens une certaine fierté à lui procurer ce réconfort.
Les mains d’Adrien finissent par se poser sur les miennes pour les repousser doucement. Ses paumes sont chaudes et je me surprends à apprécier ce bref contact.
— Assieds-toi en face de moi. Tu dois avoir besoin de repos, toi aussi.
Je contourne le fauteuil pour m’installer sur le canapé.
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Le Conjoint (bxb) [terminée]
Science FictionDans un futur lointain, les êtres humains vivent sous le contrôle du Système qui dirige tous les éléments de leur vie. L'année de ses dix-huit ans, chaque citoyen est accouplé à une citoyenne. Le jour où vient son tour, Maxence se retrouve cependant...
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