Lorsque nos bracelets sonnent le lendemain matin, je n’ai pas réussi à me rendormir, bien trop perturbé par ma découverte. Pour une fois, je dois avoir des cernes bien plus prononcées que mon Conjoint. Que mon faux Conjoint. Et je comprends maintenant d’où viennent ses marques de fatigue ou la boue qui maculait un matin notre entrée : il doit passer des nuits entières à… eh bien à faire ce que font les Anti-civiques.
Je sens mon estomac se compresser rien qu’à la pensée de ce mot et suis pris d’un haut le cœur en repensant à ma terrible découverte de la nuit dernière. Courbé en deux, je suis à deux doigts de rendre le contenu de mon estomac sur la moquette.
Adrien se tourne vers moi. Il porte à nouveau sagement son bracelet autour de son poignet, comme s’il ne l’avait jamais retiré. Comme s’il n’était pas un perfide Anti-Civique qui me manipule depuis avant notre rencontre officielle. Comme s'il était réellement mon Conjoint.
— Tout va bien ? me demande-t-il avec douceur. Tu as une mine épouvantable.
Je n’ose pas le regarder directement. Contrairement à lui, je n’ai aucun talent de dissimulation.
— J’ai fait un cauchemar, je marmonne en frissonnant.
— Pauvre chéri.
Il se penche vers moi pour m’embrasser. Je le laisse faire pour ne pas éveiller ses soupçons, même si j’ai du mal à empêcher mes bras de le repousser violemment. Ou de l’étreindre. Je suis si bouleversé que je suis incapable de déchiffrer les sentiments qui me déchirent.
Adrien me serre la main et nous nous rendons ensemble dans la cuisine. Je le regarde boire mon café et cette petite infraction me fait comprendre à quel point j’ai été idiot de ne pas découvrir plus tôt la duplicité de mon Conjoint. De multiples détails auraient pourtant dû me sauter aux yeux, à commencer par sa détestation du Système. Oui, tous les points d’ombre du jeune homme commencent un à un à s’éclaircir dans mon esprit.
Le jeune homme sifflote joyeusement en déposant les deux tasses dans le lave-vaisselle. Je le regarde faire sans bouger. Que va-t'il se passer lorsque j’aurais révélé aux Gardiens de la paix la véritable nature de mon Conjoint ? J’imagine qu’ils vont l’emmener, comme mon collègue François, et que je ne le reverrai plus jamais. C’est donc la dernière fois que nous prenons notre collation du matin ensemble.
Mon cœur rate un battement et je me sens soudain empli de tristesse. Pendant un quart de seconde, je m’imagine cacher cette information aux autorités et continuer à vivre avec Adrien, comme si de rien n’était. Mais je ne peux pas faire cela. Les Anti-Citoyens sont dangereux. Ils sont responsables de terribles attentats. Si je ne fais rien, des personnes risqueront de mourir. Comme j’aurais préféré ne jamais découvrir le secret d’Adrien !
— Il était si terrible que cela ce cauchemar ?
Encore une fois, j’évite le regard de mon Conjoint et me contente d’hocher la tête.
— Ce soir tu t’endormiras dans mes bras, me promet-il avec un doux sourire. Cela chassera tout mauvais rêve.
J’opine à nouveau du chef, la gorge nouée. Il ne sait pas que nous ne dormirons plus jamais ensemble.
Adrien ouvre les bras et je me blottis contre lui. À la fois pour ne pas sembler louche, mais également parce que j’en ai terriblement envie. Je veux me souvenir de son étreinte, de sa chaleur, de son odeur. De tout ce que j’aimais chez lui.
— Allons, allons. Tiens, fais semblant de boire ton café. Tu as l’air d’en avoir besoin.
Mon Conjoint me tend ma tasse tout en me tapotant dans le dos. Je me contente de tremper mes lèvres dans le breuvage avant de le lui rendre. Adrien avale les deux cafés et nous nous mettons en route.
Nous marchons main dans la main, comme à notre habitude. Je suis bien incapable de faire la conversation et ai du mal à empêcher mes larmes de couler. Je me mets à trembler lorsque nous arrivons à l’endroit habituel où nos routes se séparent.
— Tu es sûr que tu ne veux pas aller voir un médecin ? me demande Adrien avec inquiétude. Tu n’as pas l’air bien. Ce cauchemar cache peut-être une maladie ?
J’essaie de sourire. Pourquoi faut-il qu’il soit si tendre ce jour-là, alors que je m’apprête à détruire notre relation ?
— Si mon état empire, je retournerai à la maison.
— D’accord, prends soin de toi.
Il m’embrasse. J’attrape son cou et réponds à son baiser avec ferveur. Je veux également m’en souvenir toute ma vie. Même si Adrien est un traître, je ne peux nier avoir été heureux à ses côtés. Absurdement heureux. Et je suis triste, si triste de savoir que tout ce bonheur va prendre brutalement fin. Nous n’élèverons pas d’enfant ensemble. Nous ne vieillirons pas côte à côte.
Mon Conjoint est le premier à mettre fin à notre étreinte. Il me caresse la joue et m’adresse un petit sourire.
— À ce soir.
— À… à ce soir.
Ma voix tremble et cette simple phrase a beaucoup de mal à sortir de mes lèvres. Adrien me jette un dernier regard inquiet et se remet en route. Habituellement, je me dirige aussitôt vers le centre pour me mettre au travail au plus vite. Aujourd’hui, cependant, je regarde mon Conjoint disparaître au loin. Je me sens mal. Le dénoncer est mon devoir de citoyen. Et, pourtant, cette idée provoque en moi une terrible culpabilité et un immense chagrin.
J’ignore combien de temps je reste planté ainsi. Bien longtemps, en tout cas, après que le jeune homme ait cessé d’être visible. Je ne me sens pas le courage de me mettre en route pour rejoindre la caserne des Gardiens de la paix. Il le faut cependant, même si cela me brise le cœur. Je ne peux pas attendre une minute de plus. Sinon je perdrais certainement le peu de volonté qui me reste encore.
Je me mets lentement en route. Le moindre de mes pas est douloureux. Je voudrais pouvoir m’arrêter et faire demi-tour en courant. La caserne n’est malheureusement pas loin d’ici. Je n’y suis encore jamais allé, bien sûr, mais, comme tous les citoyens, je suis tenu d’en connaître l’emplacement. Bientôt, je l’aperçois devant moi.
Le bâtiment est haut et froid. L’emblème des gardiens - une balance surplombée par un pistolet - est gravé sur le linteau de la porte. Je regarde l’entrée, effrayé à l’idée de devoir la franchir. Une nouvelle fois, la tentation de ne rien dire et de continuer à vivre comme si de rien n’était me traverse l’esprit. Puis je gravis lentement les marches une à une et pousse la lourde porte. Je m’avance dans un état second jusqu’à un guichet tenu par une citoyenne. Cette dernière me sourit en me voyant approcher.
— Oui ? me demande-t-elle d’un ton encourageant.
Je tremble de la tête aux pieds et, pendant quelques secondes, je suis incapable de prononcer le moindre mot. La femme me contemple avec gentillesse. Comme moi, elle obéit au Système pour le bien de tous. Pourtant, j’ai l’impression soudain qu’elle est mon ennemie tandis qu’Adrien est mon seul allié. Le visage de mon Conjoint me saute à l’esprit. Je revois ses yeux gris, ses lèvres si douces titiller les miennes dans un doux baiser. Je songe à son air grognon et à ses cheveux en bataille lorsque le réveil sonne et que je le tire du lit. Je peux presque sentir sa main se glisser dans la mienne et me caresser les doigts sur le chemin du travail.
Et j’ouvre la bouche.
— Mon Conjoint est un Anti-civique.
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Le Conjoint (bxb) [terminée]
Ciencia FicciónDans un futur lointain, les êtres humains vivent sous le contrôle du Système qui dirige tous les éléments de leur vie. L'année de ses dix-huit ans, chaque citoyen est accouplé à une citoyenne. Le jour où vient son tour, Maxence se retrouve cependant...
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