Les maisonnettes identiques s'alignent le long de la rue dans un ordre impeccable. Seules leurs couleurs permettent de les différencier. La nôtre - qui n'est plus que celle de mes parents - est d'un joli rose framboise.
Quelques cartons ont été déposés devant la porte sur la petite pelouse. Ils contiennent l'intégralité de mes affaires de Garçon. Le service de recyclage viendra les récupérer. Je n'emporte avec moi que le pantalon noir et la chemise bleue à manches courtes que je porte. Ce soir, je les troquerai pour des vêtements d'Hommes, semblables à ceux de mon père. Ma période d'enfance est sur le point de s'achever.
Ma mère surprend mon regard.
— Ne sois pas triste, me dit-elle. Toute fin est un nouveau commencement.
— Le Système veille sur toi, renchérit mon père.
Je détourne mes yeux des cartons fermés. L'heure n'est pas à la nostalgie. Un fait me console. Les Garçons devenus Hommes restent dans leur cité d'origine. Les Filles devenues Femmes suivent leur conjoint. J'aurais au moins le confort de continuer à vivre non loin de mes parents. Je pourrais les apercevoir de temps en temps dans la rue. Contrairement à Caroline, ma sœur aînée, que je n'ai plus jamais vue depuis son accouplement, trois ans auparavant. Comme il en est d'usage, nous ne parlons que rarement d'elle. A présent qu'elle a formé sa propre famille, elle ne fait plus partie de la nôtre. J'ignore si mes parents ressentaient parfois comme moi ce sentiment de manque en passant devant sa chambre vide.
La longue rue est remplie de citoyens. Nous marchons tous dans la même direction. Il est facile de reconnaître ceux qui sont âgés comme moi de l'âge fatidique de 18 ans. Ce sont ceux qui, Garçons comme Filles, avancent avec la même expression nerveuse et impatiente que moi. Je connais bon nombre qui fréquentaient la même école que moi. Nous échangeons en chemin quelques sourires qui ressemblent davantage à des grimaces.
Tout le monde détourne les yeux, en revanche, en voyant passer en sens inverse un groupe de Gardiens de la paix. Ils avancent d'un pas assuré, le visage dénué d'expression.
Je me demande s'ils sont à la recherche d'Anti-Civiques...
Tout le monde craint autant qu'il respecte les Gardiens de la Paix. Je me souviendrai toute ma vie du jour où ils avaient emmené l'un de mes camarades de classe. C'était un garçon du nom de Jules. Il avait l'esprit vif et tout le monde l'aimait bien. Mais il lui arrivait parfois d'avoir tout haut d'étranges pensées qui nous mettaient mal à l'aise. Un matin, pendant le cours d'éducation civique, deux Gardiens étaient entrés sans frapper et avaient demandé à Jules de les suivre. Ce dernier avait semblé plus surpris qu'effrayé.
"Pourquoi ?" avait-il demandé sans se lever. "Je n'ai rien fait !"
Les Gardiens l'avaient fait sortir sans lui donner de réponse.
Devant notre trouble, le professeur avait posé sa craie et nous avait fait un long discours. Il nous avait expliqué que les Gardiens de la paix avaient découvert que notre camarade était un Anti-Civique.
À ce moment-là, quelques filles avaient caché leur bouche de leurs mains et je n'avais pas été loin d'en faire de même. Aucun d'entre nous ne comprenait très bien ce que ce terme signifiait mais nous savions qu'il s'agissait d'un grave crime.
Suite à cela, Jules n'avait plus été évoqué. Mais je n'avais jamais réussi à oublier son expression abasourdie tandis qu'il était entraîné loin de nous.
Je secoue la tête pour chasser ce mauvais souvenir qui n'a pas sa place le jour de la cérémonie d'accouplement.
— Nous avons de la chance que la cérémonie se déroule cette année chez nous, dans la deuxième Cité, commente mon père d'un ton léger qui doit être destiné à faire disparaître notre malaise.
— Oui, renchérit ma mère. J'aurais été triste de ne pas pouvoir y assister à nouveau.
Celle de ma sœur avait eu lieu dans la cinquième Cité. Seuls les Citoyens parents d'un dix-huit ans et habitant la ville ont le droit de se rendre dans l'amphithéâtre. Il n'y aurait pas assez de place pour tout le monde, sinon. Il y a trois ans, nous avions juste pu accompagner Caroline jusqu'à l'aéronef qui devait véhiculer les futurs couples d'ailleurs jusqu'à la cinquième Cité. Ma soeur y était montée sans se retourner. Contrairement à moi, elle se réjouissait d'avance de la vie de Femme qu'elle allait mener. Elle avait hâte de rencontrer son Conjoint et de former sa propre cellule familiale. Si elle avait des doutes ou des frayeurs, elle les avait gardés pour elle.
L'amphithéâtre est au centre de la Cité. Notre cellule familiale n'est pas loin et nous l'atteignons après une dizaine de minutes de marche. D'autres citoyens plus éloignés ont dû se mettre en route deux heures plus tôt pour pouvoir arriver à l'heure.
L'immense bâtiment circulaire est impossible à rater. Il s'élève bien plus haut dans le ciel que les cellules familiales et comportent dix étages de gradins. Je le trouve à la fois beau et un peu effrayant. C'est ici que se déroulent tous les événements solennels.
D'autres Gardiens de la paix sont postés à côté de l'entrée. Aucune menace ne doit cependant être à craindre et ils se montrent aussi souriant que les autres citoyens. J'évite de regarder les armes qu'ils portent à leurs ceintures.
Nous passons la porte avant de nous arrêter en bas des marches. Je dois à présent continuer d'avancer jusqu'au centre de l'amphithéâtre tandis que mes parents s'installeront sur les gradins. J'ai un nouvel instant de panique en songeant que ma future Conjointe doit se trouver quelque part, non loin de moi.
— Vous resterez toujours mes parents, n'est-ce pas ? je murmure à voix basse.
Ma mère pose une main sur ma joue.
— Bien sûr mon chéri. Mais, à présent, tu n'as plus besoin de nous. Il est temps de vivre ta propre vie. De fonder ta propre famille.
Mon père m'adresse un signe de tête encourageant.
Je leur jette un dernier regard et m'avance vers mon destin.
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Le Conjoint (bxb) [terminée]
Bilim KurguDans un futur lointain, les êtres humains vivent sous le contrôle du Système qui dirige tous les éléments de leur vie. L'année de ses dix-huit ans, chaque citoyen est accouplé à une citoyenne. Le jour où vient son tour, Maxence se retrouve cependant...
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