J'ai trop le seum : mon parc préféré est fermé pour travaux. Pendant cinq mois.
« On a vraiment pas de chance.
_ T'es chaud on escalade la grille ? Proposé-je.
_ T'es folle ? S'égosille Mensah. On va finir au poste avec tes idées débiles. »
Je soupire, et accepte la triste réalité : je ne visiterai pas le jardin du Luxembourg aujourd'hui. C'est dommage, parce qu'à mes yeux ce parc est encore plus beau en hiver, quand le ciel est gris. Je rappelle à mon ami qu'il n'est pas drôle, puis je lui propose d'aller s'abriter dans un café pour manger un bout. Il accepte. Une fois installés au chaud, je détaille la carte à la recherche du désert le plus sucré. Je me décide pour une crêpe au beurre salé avec une boule de glace et de la chantilly, tandis que Mensah commande un simple espresso.
« T'avais faim, remarque-t-il une fois le serveur parti.
_ C'est l'heure du goûter.
Un silence s'installe. J'analyse la pièce autour de nous, à la recherche d'un sujet de conversation. Mensah reçoit finalement un SMS, et nous ne parlons pas jusqu'à l'arrivée de nos commandes.
_ Tu fumes, maintenant ? demandé-je en sortant mon paquet de cigarettes.
_ Toujours pas, ricane-t-il. Mais je vois que toi t'as pas arrêté.
_ C'est devenu une habitude, chuchoté-je en portant un batônnet à mes lèvres.
_ C'est une mauvaise habitude, faut que t'arrêtes ça. Ça peut te tuer ce truc.
_ Jure ? Fallait me le dire avant putain.
Il ne semble pas saisir ma pointe d'ironie car il ne sourit même pas. Ou peut-être que ça l'a tout simplement pas fait rire. Mine de rien, j'allume ma clope et tire quelques taffes pour me détendre. Je n'avais pas fumé depuis longtemps, et même si c'est mauvais pour ma santé, cette mauvaise habitude me fait du bien mentalement.
Finalement, le sujet du football arrive sur le tapis. Si mes souvenirs sont bons, Mensah a toujours pratiqué ce sport. À peu près comme tous les gosses de notre cité, sauf que lui était vraiment doué. J'apprends qu'il était entré dans un club assez réputé au Brésil, et qu'il a joué à un niveau régional.
_ Et t'a trouvé un nouveau club dans le coin ?
_ Je m'en occuperai au début de l'année prochaine. L'idéal, ça serait que je me fasse repérer pour jouer en pro.
_ Ah ouais à ce point ? Genre on va te voir à la télé et tout ?
_ C'est un peu mon rêve ouais, rigole-t-il. Mais pour ça va falloir que je taffe dur. Et que je fasse attention à ma santé.
J'expire ma fumée bruyamment. Ses allusions fréquentes au fait que je sois fumeuse commencent déjà à m'irriter. Ça ne dérange personne que des garçons fument, mais quand c'est une fille qui s'y met on lui rappelle à quel point c'est laid et nocif pour sa santé. Comme si on n'était pas capable de se gérer toutes seules.
_ Je dis ça pour toi, souffle-t-il en remarquant mon air agacé.
_ J'ai plus besoin qu'on s'occupe de moi, merci. Je suis grande maintenant.
Je ne lui laisse pas le temps de me répondre et oriente la conversation sur le lycée. Un sujet inépuisable. Nous sommes tous les deux des grosses têtes. Je me souviens qu'en primaire, nous nous disputions le statut de premier de la classe, avec toujours beaucoup de compétition mêlée à un petit peu de tendresse.
Apparemment, le niveau au Lycée Français de Rio de Janeiro était beaucoup plus élevé qu'ici, ce qui ne m'étonne pas. En fait, à l'entendre, tout était mieux là-bas, les clubs, les cours... tout, sauf les gens. Mensah me confie qu'il y avait un gros décalage en termes de références populaires entre lui et ses camarades, ce qui lui pesait énormément. Il avait hâte de rentrer à St-Hady, pour retrouver son confort, ses amis, et moi évidemment. Je souris doucement quand il me débite ces belles paroles, accompagnées d'un petit clin d'œil. Je suis charmée pour si peu, c'est grave.
_ Et toi du coup, tu veux faire quoi l'année prochaine ? me demande-t-il.
_ J'hésite encore entre différents trucs.
_ Genre quoi ?
_ Genre du droit, de la littérature, ou de l'histoire pourquoi pas. Mais ça me stresse vraiment, je vois pas trop de perspectives d'avenir dans tout ça.
_ Ah oui c'est vrai que t'es une petite littéraire toi. D'ailleurs, j'ai rêvé que j'allais à la bibliothèque cette nuit.
_ Je t'obsède à ce point ?
_ Non j'ai juste rêvé que j'allais à la bibliothèque, parce que je lis jamais t'as capté. Je suis un scientifique moi. Crois pas que je suis un mec chelou qui rêve de son ex la nuit.
_ Je sais... C'était une blague.
_ Ah.
_ Et du coup tu lisais quoi dans ton rêve ? Me rattrapé-je, alors que le rouge me monte aux joues à cause de ce bide phénoménal.
_ J'ai tué la bibliothécaire en fait.
Je manque de m'étouffer avec ma crêpe. Je commence à rire dans ma serviette, mais quand je lève les yeux vers Mensah, je vois qu'il ne plaisante absolument pas.
_ Attends t'es sérieux ?
_ Bah oui. C'est normal de tuer des gens dans ses rêves. C'est une forme de catharsis tu sais.
_ Mais pourquoi tu me racontes ça ? Ça fait flipper un peu.
_ Je sais pas moi. J'y pensais c'est tout. »
Il se renfrogne. Ça y est, je l'ai vexé. J'avais oublié le caractère susceptible de Mensah. Je me rappelle maintenant le nombre de fois où je m'énervais presque contre lui à cause de son manque de confiance en soi, qui m'empêchais de le taquiner sans qu'il ne me fasse la tête ensuite. C'était notre mode de fonctionnement, tous les deux : je l'encourageais à gagner en assurance, et lui me supportait quand je faisais mes crises de nerfs. Alors même si parfois il m'irrite un peu, je sais qu'on se complète bien.
Après avoir mangé, j'insiste pour payer ma crêpe et nous ressortons dans le froid. J'entraîne Mensah vers le Panthéon, puis nous descendons le long de charmantes petites rues pour nous retrouver devant la cathédrale Notre-Dame.
« Elle m'avait manqué elle aussi, chuchote-il à côté de moi.
Nous avons tous les deux appuyé nos avant-bras sur le muret du quai, les yeux rivés sur le monument gothique. Je m'approche de lui et me glisse sous son bras pour me réchauffer. Il me frotte l'épaule tout en frissonnant. De la buée s'échappe de nos deux bouches. On doit avoir de beaux nez rouges, comme des ivrognes. Ou Rudolph le renne.
_ C'est ta compagnie qui m'avais manqué, lâchais-je.
Il glousse. Mon sens de la répartie n'est donc pas totalement rouillé.
_ Ma compagnie ? Pas juste ma personne ?
_ Bien sûr que si ohlala. C'est juste que tu me connais par cœur, alors c'est agréable d'être en ta compagnie. J'ai pas à me prendre la tête. »
Il ne me répond pas. Je tourne la tête vers lui, inquiète de l'avoir effrayé, mais il attendait simplement le bon moment pour m'embrasser de nouveau. Cette fois-ci, j'étais prête à recevoir sa marque d'affection. Et je lui rends peut-être trop bien, car je lui agrippe la nuque pour l'attirer encore plus à moi. Je le sens sourire contre ma bouche mais je ne lui laisse pas de répit et commence à lui mordiller le bas de la lèvre. Il pose ses mains sur mes hanches pour coller nos bassins ensemble. Je tais mon cerveau pour essayer de savourer le moment au maximum. Juste moi, et un garçon qui m'apprécie. Je manque d'air, j'ai froid, ma tête commence à tourner. Je m'accroche à ses cheveux pour rester en équilibre et ne pas m'écraser sur le bitume.
Quand j'ouvre les yeux, je vois un visage heureux à trois millimètres du mien. Des beaux yeux en amande, des lèvres pulpeuses. Mais pas les jolies fossettes d'Elio. Presque déçue, je me détache de mon partenaire pour reporter mon attention sur la Lune, qui vient de faire son apparition. Mais qu'est-ce qui cloche chez moi ?
VOUS LISEZ
Raphaëlla [TERMINE]
AdventureDans la dangereuse cité de St-Hady, Raphaëlla doit faire face à son passé douloureux et aux problèmes de sa cité pour sauver sa demi-soeur. Mais pourquoi faut-il qu'elle soit tant attirée par le voyou qui leur veut du mal ? Ps : n'hésitez pas à me s...
![Raphaëlla [TERMINE]](https://img.wattpad.com/cover/266414557-64-k205699.jpg)