Ramses est mort.
Ce garçon, à côté de qui j'étais assise en cours de physique-chimie, et que j'ai laissé tricher sur moi toute l'année. Ce garçon, qui disait souvent « maman » au lieu de « madame » quand il levait la main en classe. Le plus discret des deux jumeaux du quartier. Les fameux jumeaux. Tout le monde les connaissait, on ne pouvait pas les louper. Les inséparables. Ils avaient une complicité émouvante, même si les rumeurs qui couraient affirmaient que Ramses se faisait malmener par son frère. Aussi, tout le monde savait que c'était le plus doué au foot. Et qu'il jouait toujours en défensif.
Toutes ses petites anecdotes sur ce garçon, je les ai retenues sans même le vouloir. Parce que Ramses a également fait partie de ma vie. Parce que j'étais obligée de le fréquenter quotidiennement, que je l'apprécie ou non. Nous avions eu des amis en commun, des moments de joie et d'autres, de dispute. C'est lui qui m'a appris à fabriquer une fusée à partir d'un bâton de colle. C'est également lui qui m'a traumatisée au point qu'aujourd'hui je ne porte quasiment plus de jupes. À cause de cet événement, à la soirée de Julia, quand on était en cinquième.
Ce petit garçon, cet être vivant avec qui j'ai grandi. Qui avait toute la vie devant lui. Il n'est plus parmi nous. Il a disparu, à jamais. Depuis tout ce temps, Zachary pleurait son frère, et je ne l'ai jamais su. Je n'ose pas penser au nombre de fois où j'ai dû maudire Ramses dans mes pensées pour ce qu'il a m'a fait il y a des années. Si j'avais su qu'il était réellement mort, j'aurais retiré mes paroles. Quoi qu'il ait fait, il ne méritait certainement pas de mourir.
Et tout cela, c'est à cause de mon père.
Mon père, que j'ai aimé. Que j'ai pleuré. Celui à qui j'adresse une prière tous les soirs. Il était le pilier de ma famille. Il était toute ma vie. Mais apparemment, moi je n'étais qu'une facette de sa vie. Il y en avait d'autres, et des beaucoup plus sombres. Je ne reconnais pas mon père, dans les histoires que les autres racontent de lui. Le Giuseppe que j'ai connu était protecteur, affectueux, décontracté. Celui qu'on me décrit était froid, dur, et sans pitié. Pourquoi ? Pour l'argent, sans aucun doute.
L'argent. C'était la seule chose qui manquait à notre bonheur. Et à mon jeune âge, je faisais très bien sans. Mais le maigre revenu d'infirmière de ma mère, et de garagiste de mon père, ne les satisfaisaient certainement pas. Alors mon père a dû trouver un autre travail, certes plus rémunérateur, mais qui comportait plus de risques. Cela explique pourquoi il rentrait tard à la maison le soir, pourquoi ma mère lui criait dessus, et surtout quand il revenait avec un cadeau onéreux.
Était-elle au courant de tout ? Et aujourd'hui, que sait-elle exactement ? Que me cache-t-elle encore, depuis tout ce temps ? Je pense que je ne le saurai jamais. Mais premièrement, ai-je vraiment envie de le savoir ?
Oui. Et je sais à qui m'adresser pour obtenir plus d'informations sur le passé de mon père. J'ai besoin de savoir.
Il faut également que je lui présente mes excuses.
***
« Tu sais où je peux trouver ton frère ?
_Il est dans sa chambre. »
Sofia affiche une mine soucieuse. Je la remercie expressément, puis me précipite dans les escaliers. Je toque à la porte de sa chambre, mais aucun bruit n'en sort. Je toque une seconde fois, mon oreille alerte au moindre mouvement que je pourrais percevoir de l'autre côté de la porte. Enfin, j'entends une respiration. J'hésite un peu puis me résigne à pénétrer dans la pièce, sans en avoir obtenu l'autorisation au préalable.
Elio est allongé sur son lit, un casque sur les oreilles. Ce qui explique pourquoi il ne m'a pas entendue toquer. Il fume un joint, et il n'en est pas à son premier, vu comment la fumée a envahi la pièce. Cela m'étonne : d'habitude, il prend toujours grand soin de fumer à l'extérieur. Il dit que fumer dans une maison fait sale et négligé. Mais là, à travers la fumée, je distingue à peine les meubles qui m'entourent. Je me fraye un chemin parmi les vêtements sales jonchés sur le sol, puis lui touche doucement l'épaule pour lui signaler ma présence. Il ouvre les yeux, déboussolé. J'attends que sa vue s'habitue à la pénombre de la pièce. Quand il me reconnait enfin, il retire le casque de ses oreilles et se relève pour caler son dos contre le mur.
Au lieu de rester plantée comme un piquet, je m'autorise à caler un bout de ma fesse contre le rebord de son lit, laissant ainsi un petit espace entre lui et moi. Il me fixe droit dans les yeux, mais aucune émotion ne traverse son regard. Je ne sais pas trop où me mettre. Il ne me regarde plus avec curiosité et sympathie comme il le faisait hier à peine. Et j'ai conscience que tout cela, c'est entièrement ma faute.
« Je voulais pas te déranger...
_C'est trop tard.
_Mais faut qu'on parle.
_Oui, bah on parle là. Tu veux quoi ?
Sa voix est plus grave, ses iris se sont assombries. Il me fait peur, comme toutes les fois où il était énervé de me voir sur son chemin. Je me sens tellement vulnérable, dans ces moments-là.
_Je suis allée sur la tombe de Ramses, avoué-je.
_C'est bizarre quand même. Il a une tombe, mais il est juste retourné au bled.
_Je te crois Elio, c'est bon. Je remets plus en cause ce que tu m'as dit cette nuit. Tu avais raison. Et moi, j'avais tort.
Les larmes me montent aux yeux. Je me sens si stupide. Il semble apercevoir mon air meurtri, parce que ses sourcils se défroncent légèrement. Soudain, il se penche en avant pour prendre ma main entre ses doigts. Je le regarde dessiner des ronds sur ma paume nonchalamment. Mon nez, ce traître, ne peut pas retenir un reniflement. Il me confie gravement :
_C'était difficile pour moi d'en parler. J'avais essayé d'oublier tout ça. Mais c'est impossible. Parfois, la nuit, des images me reviennent en mémoire. On était tous autour, mais personne n'a rien fait, Raph. Si tu savais comme ça me hante.
Je pourrais lui dire mille choses pour essayer de le réconforter, mais je suis nulle pour trouver les bons mots. Et je ne pense pas que de simples mots puissent panser ses plaies.
_Je suis désolée. De ne pas t'avoir écouté jusqu'au bout.
Je monte sur le lit et rampe doucement jusqu'à lui :
_Viens là, chuchoté-je en le prenant dans mes bras.
Son visage s'enfonce entre mes seins. Ses bras m'entourent la taille. Je le serre comme un enfant. Je plonge mon nez dans ses boucles, et le berce légèrement. Le silence s'installe dans la pièce. Il n'a pas éteint son casque, nous entendons donc une sourde musique grésiller depuis l'appareil. Puis, un reniflement. Il pleure.
Elio. Il pleure.
Je redouble de caresse dans ses cheveux, luttant moi-même contre les larmes. Il est brisé, et je n'en savais rien. Qui le sait ?
J'ai dû acquérir une place privilégiée dans sa vie pour qu'il se confie ainsi à moi, et laisse transparaître cette facette de lui. Le Elio qui a peur et qui ne maîtrise pas la situation. Parce que je le connais bien, depuis les quelques semaines qu'on se fréquente : il n'a jamais montré un tel désemparement.
Il se relève quelques secondes pour mieux s'installer contre mon corps, et je l'embrasse.
Ça m'avait manqué. La douceur de ses lèvres contre les miennes. Sa respiration rauque qui résonne en moi. Il bouge très doucement pour ne pas rompre notre contact, et allonge son corps au-dessus du mien. Mes jambes s'enroulent autour de son bassin pour l'attirer encore plus à moi. Je me serre tellement fort contre lui que ça me fait mal. Mais je veux être encore plus près de lui.
J'ai envie de le sentir en moi.
Mon entrejambe s'enflamme quand je réalise que, oui, je suis prête.
_Elio...
Il rompt notre baiser pour éloigner son visage du mien et ainsi mieux observer mon expression. Ses sourcils sont froncés. Je repense à ce qu'il m'a dit plus tôt : « À chaque fois qu'on va un peu loin toi et moi, tu t'enfuis. »
Oui, mais pas cette fois-ci. Et je compte bien le lui montrer. Mais avant, il faut que moi aussi, je lui confie quelque chose.
Quelque chose qui me hante.
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Raphaëlla [TERMINE]
AventuraDans la dangereuse cité de St-Hady, Raphaëlla doit faire face à son passé douloureux et aux problèmes de sa cité pour sauver sa demi-soeur. Mais pourquoi faut-il qu'elle soit tant attirée par le voyou qui leur veut du mal ? Ps : n'hésitez pas à me s...
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