Chapitre 20

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« Tu veux ? me propose Gloria.

Je porte son joint à mes lèvres. Elle a harcelé Vincent pour qu'il le lui roule gratuitement. On le fait maintenant tourner de bouches en bouches, en attendant que Zachary vienne nous donner des directives. Il s'entretient avec Elio et d'autres gars du réseau à propos de l'organisation d'aujourd'hui.

Après la soirée d'hier, plusieurs filles sont rentrées avec des gars. Je suis restée aux côtés de Mélanie et de Gloria dans une chambre d'amis. On nous a ensuite réveillées tôt le matin et on nous a emmenées à Bellerue pour commencer à travailler sans plus tarder. J'ai une énorme boule au ventre, mais l'herbe me permet de me détacher de mon corps pour observer la scène avec indifférence.

Finalement, Zachary entre dans la pièce. Il s'installe sur les coussins qui font office de canapé, plongé sur son téléphone.

_ Faut qu'on te crée un compte, m'informe-t-il.

J'hoche la tête, sans trop comprendre de quoi il parle.

_ Tu veux t'appeler comment ?

_ De quoi ?

_ Sur Vivastreet. Tu veux t'appeler comment ?

_ Honnêtement ? Je m'en fous. »

Alpha et Vincent rigolent grassement, puis commencent à proposer des pseudonymes tous plus sales les uns que les autres. Ils optent finalement pour Nina, sans oublier de préciser dans la description que je suis une cochonne qui a chaud. Mélanie me précise à voix basse qu'elles ont toutes un profil sur cette application. Cela leur permet de faire des rencontres. C'est comme ça que les garçons trouvent des clients. Ils s'occupent de les contacter, de leur donner le lieu et de récupérer l'argent en vérifiant que le compte y est.

Les filles restent dans un appartement crade comme celui où on se trouve actuellement, attendant qu'on leur ordonne d'aller faire leurs affaires dans une autre chambre de l'immeuble, toujours sous la surveillance de garçons qui s'occupent de les protéger si jamais les choses tournent mal. Ces chambres sont d'ailleurs des pièces abandonnées qui se trouvent au dernier étage d'un vieil immeuble HLM. Elio et Zachary ont réussi à y pénétrer en cassant les portes à coups d'extincteur.

Mon profil créé, on m'annonce que je dois attendre au moins trois jours avant d'avoir mes premiers clients. Ce qui est déjà trop rapide à mon goût.

« Toi Mélanie prépare-toi, annonce Zachary.

Ma demi-sœur se tend à côté de moi. Elle opine doucement, en tirant une grande taffe du joint que je lui passe. J'ai envie de lui demander si son père sait qu'elle fume, mais je me retiens. En plus elle crapote. Elle se lève finalement pour s'asseoir sur les genoux de Zachary, les bras ouverts pour réclamer un câlin.

_ Casse-toi.

Elle ne force pas plus et retourne à sa place, la tête baissée. Personne ne dit rien. Je pensais qu'ils formaient un couple, mais maintenant j'ai plutôt l'impression que seule Mélanie l'aimerait, absolument pas Zachary. L'inverse m'aurait étonnée. Il ne respecte pas les femmes. Chaque action qu'il fait me le prouve un peu plus. Pas étonnant qu'il occupe son temps libre à vendre le corps de jeunes filles. Mais Elio, lui, je ne comprends pas comment il peut diriger ce genre de business. Il a une petite sœur. Et il semblait presque déçu que je veuille bosser pour lui, ce qui est assez paradoxal.

Elio s'occupe actuellement du réseau de dealers dans un autre bâtiment, mais je sais qu'il est aussi à la tête du réseau de proxénètes. Il l'aurait monté avec Zachary, mais tout le monde semble d'accord pour dire que c'est Elio le patron. Sûrement parce qu'il prend des initiatives de leader, et que Zachary se contente de les appliquer en les transmettant aux autres sbires. C'est ce que Gloria s'est efforcée de m'expliquer hier soir avant qu'on se couche. Elle m'initie à tout cela comme elle a initié Mélanie avant moi.

_ Je vais rester avec lui combien de temps ? s'inquiète Mélanie, un peu remise de son éconduite.

_ Normalement, une heure. Après tu connais, si tu peux gratter plus longtemps tu le fais. »

Mélanie chuchote qu'elle fera de son mieux. Un silence gênant s'installe. Je ne m'efforce de rien me représenter dans mon imagination. Je ne veux pas avoir en tête une image de Mélanie ayant des rapports sexuels avec un vieux pervers.

Il faut que je trouve un moyen de prendre une vidéo incriminante de leurs affaires. Mais je n'avais pas envisagé le fait que les autres filles n'assistaient pas aux événements. Je réfléchis à un nouveau plan quand Zachary reçoit un appel. Il raccroche trente secondes plus tard, annonçant que le client de Mélanie est arrivé. Elle se lève doucement, tremblante comme une feuille.

« T'inquiète bébé ça va se passer, tu connais, la rassure Zachary.

_ J'ai pas très envie de le faire maintenant, j'ai encore la gueule de bois !

Ses yeux pétillent de larmes. Il paraît évident qu'elle est terrifiée. Zachary lui souffle des mots doux pour la rassurer, mais rien n'y fait.

_ J'vais te hagra si tu continues de casser la tête ! Viens grosse pute, on a pas le temps là.

Changeant radicalement d'attitude, il tire Mélanie avec force. Je me lève et l'arrache de son emprise. Mélanie ne retient plus ses larmes. Elle tombe sur les coussins en sanglotant, sous le regard ahuri du reste de la pièce. Zachary fulmine, nous insultant de tous les noms.

_ C'est bon, j'y vais à sa place, annoncé-je.

Mais qu'est-ce qui me prends ? Il faut vraiment que j'arrête de fumer. Ça me retourne le cerveau. Je gagne un courage qui ressemble étrangement à de l'inconscience. Zachary ne s'y oppose pas. Il me dit de le suivre en grognant. Je sors de la pièce, croisant le regard de Mélanie qui me chuchote un « désolée » du bout des lèvres.

Dans le couloir, j'entends Zachary souffler fort et pester contre Mélanie. Il la traite de gamine capricieuse. Malgré ma peine pour elle, j'adhère à ses propos. Je me dois de faire quelque chose. Au fond, je sens qu'elle est totalement désemparée. Zachary ouvre une nouvelle porte, et m'ordonne d'attendre dans l'appartement. Je pénètre à l'intérieur de la pièce, puis je reste plantée là comme une conne pendant que le garçon s'éclipse. Il est parti chercher le client, en bas du bâtiment.

J'ai deux minutes pour réfléchir à ce que je vais faire pour me sortir de cette situation, avant que Zachary ne revienne avec le vieux porc et d'autres gars, qui seront chargés de rester avec moi pour le surveiller. Je regarde autour de moi, puis je me rappelle qu'on n'est pas dans un film : je ne peux pas sauter du onzième étage. La pièce dans laquelle je me trouve est vraiment minuscule. Il n'y a aucun meuble à part trois chaises en plastique et un matelas moisi posé à même le sol. Je ravale un relent de vomi quand j'aperçois des tâches jaune qui tire sur le verdâtre dessus.

Des voix résonnent dans le couloir. Merde. Je ne peux pas faire ça. Je suis prise au piège. Il ne me reste plus qu'une dizaine de secondes pour prendre mes jambes à mon cou. Mon cerveau se reconnecte à mon corps. Je n'attends pas plus longtemps pour tracer hors de la pièce. À ma gauche j'entends la sonnerie qui m'avertit que l'ascenseur est arrivé à mon étage. Alors je cours dans l'autre direction. Je sais qu'il y a une cage d'escaliers de secours à l'autre bout. Je passe devant un gars qui essaye de me rattraper en criant. Mais trop tard, je descends déjà les premières marches. J'entends courir derrière moi mais je ne m'arrête pas, sautant carrément plusieurs marches en même temps.

Je n'ai jamais couru aussi vite de toute ma vie. Et je n'ai jamais eu autant peur pour ma vie. Arrivée dans le hall, je ne ralentis pas ma course. L'air glacial de ce début de mois de novembre me brûle les poumons à chaque inhalation.

Heureusement que je n'ai pas mis de talons hier soir. Mais la robe que je porte n'est pas très pratique pour courir. Je trébuche mais me rattrape juste avant de m'écraser au sol. Je reprends mon équilibre et parviens à rentrer chez moi saine et sauve. Une fois arrivée au niveau de mon immeuble, je m'autorise à jeter un coup d'œil dans mon dos : la rue est déserte.

Raphaëlla [TERMINE]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant