Mon sang bouillonne. Zachary s'est effondré à côté de moi. Je me lève et m'apprête à quitter la chambre. Je n'ai pas dit un mot depuis qu'il a commencé à me raconter le déroulement de cette fameuse nuit, où Mélanie s'est droguée devant lui au point de convulser, et qu'il a lâchement fuit sans même penser à appeler une ambulance. Il ne me retient pas. Je lis sur son visage dévasté qu'il me supplie de garder cette information pour moi. Il a répété plusieurs fois tout au long de son récit qu'il regrettait profondément d'avoir agis ainsi. Je ne sais pas pourquoi il m'a raconté tout cela. Certainement à cause de l'alcool qui lui a fait baisser sa garde. Il devait être rongé par le besoin de se confier à quelqu'un pour se repentir. Mais à sa place, ce n'est pas vers la demi-sœur de la victime que je me serais tourné.
Je ne sais pas quoi faire. Je songe à la meilleure attitude à adopter en dévalant les escaliers : dois-je le dénoncer à la police pour venger Mélanie ? C'est ce que toute personne sensée aurait fait. C'est également ce que je devrais faire pour me sentir mieux, et même, avec un peu de chance, pour que ma mère me lâche la grappe. Qu'elle arrête de m'accuser d'être la principale responsable de l'overdose de Mélanie, et de sa rupture avec Christian par la même occasion. Cela me permettrait aussi de venger mon père, et tout le mal que Zachary m'a fait. Mais ce n'est pas une décision à prendre à la légère : sa vie est entre mes mains.
Une fois sortie dans la rue, je lève le nez vers le ciel pour savourer le vent qui me fouette le visage. De petits flocons de neige s'écrasent sur ma peau brûlante. Je marche sans direction précise pendant plus d'une heure, rongée par le doute. Quand il commence à vraiment trop tomber, je me réfugie en courant sous l'auvent d'un restaurant miteux, toute dégoulinante. Sans grande surprise, les lourds flocons blancs ont laissé place à des gouttes d'eaux qui s'écrasent bruyamment sur le bitume. C'est moins poétique, mais au moins les rues seront nettoyées après l'averse, et non pas remplies de boue marron-grise que des enfants se feraient un plaisir de jeter sur les passants.
Des effluves de nourriture parviennent à mes narines et m'ouvrent l'appétit. Heureusement que j'ai pensé à prendre un peu d'argent pour déjeuner ce midi. Je m'autorise donc à pénétrer dans le kebab. Des voix venant de tous les coins de la pièce m'assaillent les tympans. J'ai dû mettre les pieds dans cet endroit seulement une ou deux fois dans ma vie, mais je sais que ce lieu est le repère privilégié de beaucoup de jeunes du quartier.
Je me dirige vers le comptoir, où est affairé un vieil homme que j'ai déjà croisé plusieurs fois quand j'allais au marché le dimanche matin avec mon père. C'est incroyable comme mon père connaissait tout le monde ici. Mais le monsieur ne semble pas me reconnaître. Il me demande ce qui me ferait plaisir, et je lui commande un hot-dog, ne pouvant pas m'offrir de sandwich plus onéreux.
« Raph !
Je sursaute et cherche du regard la personne qui m'interpelle depuis les tables du fond. Je repère enfin Rémy, assis en face de... Vincent. Je me fraye un chemin pour parvenir à leur banquette, en affichant un regard interrogateur. Ce petit cachottier ne nous avait pas prévenu qu'il s'était finalement décidé à capter Vincent. Ou alors il nous l'a dit, mais comme je n'ai pas consulté mon téléphone depuis deux semaines je suis tout simplement passée à côté de l'information. Les deux garçons se lèvent pour me faire la bise. Rémy m'invite à les rejoindre. Je veux m'effacer pour ne pas les importuner dans leur rendez-vous, mais ils ne veulent rien entendre, refusant que je mange toute seule. Alors je cède et m'installe à la droite de mon ami. Quelques minutes plus tard, le chef me ramène ma commande ainsi qu'une grande cannette de Coca-Cola.
« Alors, vous êtes ensemble ?
Je ne leur ai pas laissé le temps de me parler de Mélanie. Je n'ai plus envie d'y penser pour le moment. À la place je préfère me divertir avec des commérages. Je lis sur le visage de Vincent qu'il est surpris par ma question. Il se tripote les cheveux en guettant partout autour de lui, ce qui me fais sourire malgré moi.
_ Non... on est juste pote, chuchote Rémy en me faisant les gros yeux.
Oups, la gaffe.
_ Je rigolais c'est bon, soufflé-je en plongeant dans mes frites.
Mais Vincent ne semble pas prêt à lâcher le morceau :
_ Tu lui as dit quoi Rémy ?
_ Rien c'est elle qui est bizarre... Bon je vous laisse deux secondes je vais faire un tour aux toilettes. »
Je hausse les sourcils : c'était une esquive digne des plus petits. Il en entendra reparler.
Nous suivons du regard un Rémy aux joues cramoisies se diriger vers le fond de la pièce, puis s'engouffrer derrière un paravent. Je me retrouve donc nez-à-nez avec Vincent, sans aucun sujet de discussion. J'ai lu quelque part qu'un blanc devenait gênant à partir de quatre secondes.
Un...
Deux...
Trois...
« Elio m'a dit ce matin que t'avais emménagé chez lui, me dit-il finalement.
_ Vous vous êtes vus ?
_ Ouais, il est passé à la cité tout à l'heure.
_ Je croyais que vous arrêtiez de vous regrouper en attendant que ça se calme avec la police.
_ Bah c'est ce qu'aimerait Elio ouais.
_Tu veux pas suivre ses ordres ?
_ Si je l'écoute moi ! Commence pas à dire de la merde comme ça. C'est Zachary et d'autres gars qui veulent continuer à dealer parce qu'on a besoin de thunes, on peut pas se permettre de stopper le bonchar pendant on sait pas combien de temps. On a tous des besoins à satisfaire, et en plus on risque de perdre des clients.
_ Même avec ce qu'il est en train de se passer ? Vous avez pas peur ? Genre que la police écoute vos conversations au téléphone, ou des trucs comme ça ?
_ T'inquiète pas on a des techniques pour aç...
Je suis assez perplexe. Visiblement, il y a comme une scission dans le groupe, entre deux chefs : un Elio sage et modéré, et un Zachary coriace bien que plongé dans ma merde jusqu'au cou.
_ Ça veut dire que vous continuez aussi le proxénétisme ? chuchoté-je.
_ Ouais chaud parle pas de ça ici.
_ Répond-moi.
_ Déjà me donne pas d'ordre, et ensuite ça te fais quoi même si je dis oui ?
_ Je sais pas, peut-être que c'est à cause de tout ça que Mélanie est en train de crever. Vous avez vraiment pas appris de vos erreurs, bande de trous du cul.
_ C'est de ma faute si elle sniffait cette tapineuse ?
_ Vous parlez de quoi ? sourit Rémy en retrouvant sa place.
_ De rien. Je dois y aller. Tu demanderas à Vincent de t'inviter, il a les fonds. En attendant moi je dois aller régler une affaire vite-fait. »
Je me lève de la table et jette mon sandwich à peine croqué dans la première poubelle en sortant. Pour détendre mes nerfs en vrac, je trouve un bureau de tabac et en ressort avec une cigarette à la bouche. Je la fume en marchant sur le rebord du trottoir pour éviter les immenses flaques d'eau qui se sont formées pendant l'averse.
J'arrive enfin devant le commissariat, bien déterminée à tout dénoncer, puisqu'ils ne sont visiblement pas capables d'arrêter leurs conneries tout seuls.
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Raphaëlla [TERMINE]
AventuraDans la dangereuse cité de St-Hady, Raphaëlla doit faire face à son passé douloureux et aux problèmes de sa cité pour sauver sa demi-soeur. Mais pourquoi faut-il qu'elle soit tant attirée par le voyou qui leur veut du mal ? Ps : n'hésitez pas à me s...
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