« T'es prête ? me demande Elio.
J'opine en rabattant ma capuche sur ma tête. Il déverrouille sa voiture depuis le perron. Puis il donne le coup départ : nous nous mettons à courir pour rejoindre le véhicule le plus vite possible. L'averse ne s'est pas calmée depuis hier soir. Des flaques se sont formées partout sur le sol. Des gouttent pénètrent dans mes chaussures, et congèlent mes orteils. Une fois installés au sec, il démarre et nous partons sans plus tarder.
Je repose ma tête sur la vitre et ferme les yeux, bercée par le grondement du moteur.
_ On va chez ton mec ? ricane mon chauffeur.
_ T'es jaloux ou quoi ?
Un petit sourire se forme aux coins de mes lèvres.
_ Tu kifferais hein.
_ C'est juste mon ex, t'as pas de quoi t'inquiéter.
Sa voix encore cassée par la fatigue éclate dans un grand rire franc.
_ Quel bail ça encore. »
Je lui renseigne mon adresse, mais non sans crainte, car il sait maintenant où j'habite. Nous arrivons moins de dix minutes plus tard. Je file monter chercher mes affaires dans ma chambre. Je prends un petit sac où je glisse des sous-vêtements et un deuxième pull. On sait jamais. Quand je redescends dans la rue, la voiture noire d'Elio est toujours garée à la même place. Je me rassois du côté passager. Il démarre à nouveau, mais ne roule pas dans la bonne direction. Il me rassure aussitôt :
« On passe en vitesse au Sotano pour régler un petit problème, puis je t'emmène au lycée. Tu seras pas en retard. Promis. »
Je me détends donc, et allume la radio pour faire passer le temps.
***
« Je dois descendre vérifier que tout est OP avec les barmen pour la soirée de ce soir. Je reviens dans cinq minutes. Bouge pas de la caisse et klaxonne si y'a un soucis.
_ Ça marche. »
Elio sort de la voiture, me laissant seule à l'intérieur. Il verrouille le véhicule par précaution. Je l'observe se précipiter à grands pas vers l'arrière du bâtiment. Le lieu est moins intimidant en journée. C'est juste une laverie automatique. L'homme qui s'en occupe doit recevoir un beau billet sous le manteau pour garder le secret sur l'existence de la boîte clandestine. Je me demande combien cette affaire doit rapporter à Elio. Une petite somme, en comptant le prix de l'entrée, des consommations, et des autres marchandises.
***
Inquiète, je regarde l'heure sur mon téléphone. Elio prend beaucoup plus de temps que prévu. J'ai pu relire ma leçon deux fois et me perdre sur TikTok. Je sursaute quand j'entends la portière s'ouvrir à ma gauche. Je m'apprête à engueuler mon chauffeur pour son retard, mais je vois dans le rétroviseur les deux autres personnes qui s'installent à l'arrière. Je me pétrifie.
« Je t'avais dit qu'elle allait ramener son cul, rigole Vincent. Je l'ai fait flipper. Tu me dois un grec.
_Ta gueule ça compte pas. Elle est pas venue d'elle-même », grogne Zachary en me lançant un regard mauvais.
Ma vision se trouble. Je tente de maîtriser le tremblement de mes mains. Je jette un coup d'œil à Elio, qui garde les yeux fixés sur la route sans rien dire. J'aperçois sa mâchoire serrée. Il contient visiblement son agacement.
Je crois que le projet de me conduire au lycée n'est plus d'actualité. Je reconnais les hauts bâtiments de Bellerue. J'envisage d'ouvrir la portière et de basculer sur la route pour m'enfuir, mais je n'ai malheureusement pas le courage de me lancer. On s'arrête enfin. Devant l'immeuble de la dernière fois. Les garçons se précipitent dehors et Elio fait le tour de la voiture pour m'ouvrir la portière. Son geste n'est en fait pas une preuve de galanterie, car il me tire de la voiture, sans se soucier de me faire mal ou pas. Il me traîne ensuite jusqu'au bâtiment. Je l'entends fulminer à côté de moi.
Nous sommes accueillis par un groupe de mecs qui surveillent chaque allée et venue dans l'immeuble. Elio me projette dans l'ascenseur. Il me lâche enfin, quand il n'y a vraiment plus aucun moyen pour moi de m'échapper.
« J'utilise pas la violence avec les meufs. Mais si tu veux pas que ça change, va falloir que tu coopères.
Elio détache enfin ses yeux de la porte pour les plonger dans les miens. J'y lis de la colère. Cette même colère noire, qui le transforme dès qu'il doit s'occuper de son business.
_ Mes gars m'ont raconté ce qui s'est passé hier. Pourquoi t'es partie ?
Je baisse les yeux, honteuse qu'on m'engueule comme une gosse. Il soupire et lève la tête vers le plafond. Sa mâchoire n'a toujours pas décrispé. Il se contient certainement pour rester calme, que ce soit dans ses propos ou dans ses gestes.
_ Tu peux pas t'engager et fuir comme ça, dit-il finalement. T'as donné ta parole que tu voulais intégrer le réseau. Alors maintenant que t'y es, t'assume et tu vas jusqu'au bout. Sinon ça fout tout le monde dans la merde. Tu nous a fait perdre beaucoup de thunes et un client fidèle là.
_ Pardon, chuchoté-je, les larmes aux yeux.
Les portes s'ouvrent de nouveau. Zachary et Vincent ont pris les escaliers. Ils apparaissent à l'autre bout du couloir. Elio me pousse à l'extérieur et me dirige vers la chambre de la dernière fois. Elle est vide aujourd'hui. Il s'assoit sur l'une des trois chaises en plastique, et Zachary et Vincent s'installent sur les deux autres. Je comprends que ma place est sur le matelas, posé à même le sol. Le matelas est verdâtre, et le carrelage est anormalement poisseux. Je préfère encore rester debout. Les garçons commencent à se rouler des joints, mais Zachary est interrompu dans son activité par un appel sur son portable. Après avoir décroché, il se lève et m'annonce que mon prétendu client est arrivé.
Quelques minutes de stress intense plus tard, Zachary refait son apparition dans la pièce avec un homme sur les talons. D'une cinquantaine d'années, il a une moustache de pervers et des yeux injectés de sang. J'ose à peine le regarder en face. Les larmes me montent aux yeux en pensant à ce qu'on va me forcer à faire avec lui. Et Elio va rester dans la même pièce que moi, à regarder la scène, sans rien dire.
« Salut ma beauté des îles. Je m'appelle Karl.
Je ne dis rien et m'assois sur le bout du matelas, les yeux fermés. Je le sens s'approcher de moi et me caresser les cheveux de ses gros doigts. Je pense qu'aucune douche du monde ne me lavera de tout ce que je m'apprête à endurer.
_ Tu veux bien me regarder, mon chaton ?
Je n'y arrive pas.
_ Allonge-toi et regarde moi, petit pélican.
Je tombe sur le dos, crispée. Mes paupières sont scellées. J'aimerais qu'il fasse son affaire au plus vite, histoire d'abréger ce calvaire et de tout oublier, comme la dernière fois avec Zachary.
_ Pourquoi tu veux pas me montrer tes belles pupilles ?
_ Elle a pas envie, grogne la voix d'Elio. Arrête de forcer.
J'entends le souffle du vieux s'accélérer.
_ Je veux qu'elle me regarde. J'ai pas payé pour baiser une morte.
_ Tu vas rien faire du tout si tu continues comme ça.
_ Non elle va ouvrir les yeux cette grosse pute », intervient une autre voix. Celle de Zachary.
Mais je suis pétrifiée. Même si mon cerveau ordonnait à mon corps d'ouvrir les paupières, je n'y arriverait pas. Au contraire, elles se crispent encore plus. Je me dis qu'en faisant semblant de dormir, les événements se passeraient comme dans un cauchemar. Je pourrais ainsi prétendre que tout cela n'était que le fruit de mon imagination, avant de retourner à ma petite vie normale.
Karl semble perdre patience car il s'éloigne de moi en m'insultant de tous les noms. Le ton commence à monter. J'entends soudain un cliquetis. Une arme. Les garçons s'agitent à côté de moi. Quelqu'un me soulève pour me mettre sur son épaule. Il quitte la pièce en courant. J'ouvre finalement les yeux. La dernière image que je vois est le regard apeuré de Vincent ainsi que Zachary le tirant dans l'autre direction, puis je m'évanouis.
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Raphaëlla [TERMINE]
AvventuraDans la dangereuse cité de St-Hady, Raphaëlla doit faire face à son passé douloureux et aux problèmes de sa cité pour sauver sa demi-soeur. Mais pourquoi faut-il qu'elle soit tant attirée par le voyou qui leur veut du mal ? Ps : n'hésitez pas à me s...
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