➳ Chapitre 1 : Jennifer

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29 Mars 2044

Il y a encore eu des explosions la nuit passée. La dernière était suffisamment proche pour me vriller les tympans. Je ne sais pas ce qu'ils bombardent. Je ne vois pas ce qu'il reste à détruire.

Ça fait maintenant trois ans qu'ils nous ont envahis et trois ans qu'ils ont le dessus. D'ailleurs, il y a peu de chances que ça change. Le gouvernement voulait envoyer les derniers survivants à Bordeaux, la nouvelle capitale désignée en urgence après la destruction de Paris. Il pensait ainsi mieux pouvoir les protéger. Malheureusement, le convoi prévu pour emmener les derniers seine-et-marnais a été désintégré. Ma famille et moi l'avions raté de peu. Nous regardions, désespérés, le train filer à toute vitesse au loin. Nous nous savions condamnés. Jusqu'au moment où un vaisseau ennemi passa au-dessus de nos têtes, le prit en chasse et d'un rayon bleu luisant, provenant de ses canons, stoppa net la vie des passagers. Le train était coupé en deux, les wagons en feu. L'avant du convoi continua sa course folle, tandis que dans la partie arrière, les gens tentaient de s'échapper par les fenêtres, avant qu'un nouveau tir ne vienne réduire toutes leurs chances de survie à néant. Sans plus nous attarder, nous avions pris la fuite. Le destin nous laissait une seconde chance.

Ma mère et mon père sont morts un an après cet événement, tués par les envahisseurs ou plutôt les Haeras, cette race extraterrestre meurtrière prête à tout pour nous voler notre planète. Je me souviens bien de ce jour. Celui où nous étions arrivés à Voiron. Enfin... dans ses décombres. Nous voyagions beaucoup pour qu'ils ne nous retrouvent pas, nous cachant dans les débris, les forêts, sans jamais nous faire repérer ni laisser quoi que ce soit qui trahisse notre présence. Mais cette fois, à cause de radars sûrement ou d'une erreur de notre part, si petite soit-elle, ils nous ont trouvés. Mes parents étaient partis chercher à manger dans les maisons et les immeubles voisins. D'habitude, ils ne mettaient pas plus de deux ou trois heures. Pourtant, cela faisait maintenant presque une journée que nous les attendions. Alors, je suis partie à leur recherche. Quand je les ai retrouvés, ils étaient morts, décapités, dans la cuisine d'une maison située seulement à une cinquantaine de mètres de celle où nous nous étions réfugiés.

Je chasse vite ce souvenir de ma tête et referme mon journal. Je sens que ça va être difficile de relater mon quotidien et tout ce qu'il s'est passé. Mais au moins, le jour où les Haeras m'attraperont, ce qui finira sûrement par arriver, je laisserai derrière moi une trace de mon passage sur Terre. Je ne sais pas pourquoi cette idée me tient tant à cœur. Personne ne me lira de toute façon. Ou peut-être mon frère ou un autre survivant ? Après tout, c'est comme ça que l'idée m'est venue, en trouvant le journal de quelqu'un au milieu de son tas d'os.

— Jennifer, il reste à manger ?

— Non, Zack. J'irai chercher quelque chose quand la nuit sera tombée.

Je soupire. Combien de temps tout ça va encore durer ? Est-ce que nous finirons par trouver des survivants ? En tout cas, cela m'étonnerait que nous soyons les seuls à être encore en vie, mais nous devons probablement être très peu. Ces dernières années, les humains ne courent pas les rues. Littéralement. Une fois pourtant, une unique fois, il me semble tout de même avoir aperçu un homme au loin. J'avais couru pour le rejoindre, mais il s'était enfui. A cause de la nuit naissante, il avait dû me prendre pour un Haera. J'ai rarement ressenti une telle déception qu'à ce moment-là. La seule personne que je voyais depuis des mois, hormis mon petit frère, a eu peur en me voyant. Quelle ironie !

Je vois bien que Zacharie en a assez de bouger d'un lieu à un autre, mais je ne peux rien y faire. Si nous restons trop longtemps au même endroit, les Haeras risquent de nous repérer. Peut-être même qu'ils nous pistent en ce moment même. Je lui prends la main et l'attire contre moi. Il n'a que neuf ans et moi le double, mais nous nous devons de nous comporter en adultes si nous voulons survivre dans ce monde. J'essaie de m'occuper de lui comme je le peux, mais ce n'est pas évident. Parfois, nous ne mangeons pas pendant plus d'une journée, soit parce que certaines maisons sont en bien trop mauvais état pour se risquer à l'intérieur ou que nous n'y trouvons rien de comestible. J'ai l'impression de faire partie d'un film, j'ai du mal à me dire que tout ça est réellement en train de m'arriver.

J'observe Zack un instant. Une mèche blonde tombe devant ses beaux yeux bleus. Je connais mon petit frère et sais que quelque chose le taraude. J'hésite à l'inciter à parler, mais me ravise en le voyant se tourner vers moi.

— Jenny ?

— Oui ?

— Est-ce qu'on peut espérer que le monde redevienne un jour comme avant ? Sois franche s'il te plaît.

D'où sort-il cette question ? J'attends un long moment avant d'y répondre, même si elle est on ne peut plus simple. Je préfère avant tout bien peser mes mots. Je me la suis tellement posée moi aussi que je ne peux que lui offrir une réponse claire et limpide. Alors, je lui déverse rapidement toute la réflexion qui m'a occupé l'esprit pendant quelque temps au début de la guerre.

— Non, je ne pense pas. Même si les Haeras s'en allaient, ça ne changerait rien. Ils ont détruit tous les satellites et toutes les usines qui pourraient nous permettre d'en fabriquer de nouveaux. Donc en fait, impossible de retrouver notre technologie d'avant-guerre, avant au moins plusieurs décennies si ce ne sont des centaines d'années.

Je marque une pause avant de reprendre.

— Et puis, tu te souviens qu'ils se sont aussi chargés des usines produisant des médicaments, qu'ils ont asséché une partie des lacs et saccagé presque tous les champs de notre planète ?

Je lui lance un regard du coin de l'œil, j'ai peur de l'avoir choqué avec ce discours trop pragmatique. Pourtant, son visage est détendu, une quiétude inquiétante semble émaner de ce petit corps frêle, empreinte de sagesse. Il regarde fixement le mur délabré en face de nous, renforçant ce sentiment de malaise qui prend tout à coup possession de moi.

— On va finir par mourir, pas vrai ? Ils finiront par nous attraper.

Parfois, le mensonge peut être la meilleure des solutions. Et puis, il y a des choses que nous ne pouvons pas révéler à un enfant de neuf ans, qu'importe l'âge plus avancé qu'il paraît afficher.

— Non, Zack. S'ils te touchent, ils auront affaire à moi, et tu sais comment je suis quand je m'énerve, je lui réponds en souriant.

Il hoche la tête en me rendant un petit sourire. Il ne me croit pas, c'est certain. Jamais je n'aurais dû accepter de m'aventurer dans ce genre de discussion. Je suis sûre d'avoir fissuré une petite part de lui qui ne l'était pas encore avec ma réponse idiote ! Les remords s'emparent de moi. La prochaine fois, je ne répondrai pas, ça vaudra mieux, me dis-je en secouant la tête d'un air contrit.

Je l'aime tellement. Il est tout ce qu'il me reste. S'il lui arrivait quelque chose, je ne m'en remettrais jamais. Il essaie de faire comme si tout allait bien, alors que c'est faux. Il veut me convaincre qu'il est plus fort qu'il n'y paraît, mais ce n'est qu'un petit garçon.

Je baille, c'est rare que j'arrive à passer une bonne nuit de sommeil. J'aimerais ne jamais avoir besoin de dormir, afin de pouvoir veiller continuellement sur Zacharie. Mais je sais pertinemment que, d'une certaine manière, il n'y a pas de repos pour les fugitifs. Ils sont toujours aux aguets, même les yeux fermés.

Ma vie a volé en éclats en si peu  de temps. Aujourd'hui, chaque nouveau jour qui se lève est une lutte pour la survie, un combat que j'accepte pour mon petit frère et la mémoire de mes parents. Mais c'est tellement dur. Je préférerai me taillader les veines et fermer enfin définitivement les yeux sur ce cauchemar qui n'en finit plus. Mais Zack est là, je ne peux pas le laisser seul, il mourrait. Ma gorge se serre et l'air me manque à cette simple pensée. Je me force alors à chasser ces idées noires de mon esprit. Plus calme, je sens le sommeil commencer à me gagner, je suis tellement fatiguée...

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