11. Le retour du baby-sitter

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11.

Le silence s'installa quelques secondes. Aurore semblait gênée de sa dernière réponse, comme si les mots avaient dépassé sa pensée. Elle s'apercevait qu'elle n'aurait pas dû le dire tout haut.

- Enfin... ce que je veux dire c'est que... C'est vrai qu'Alice et mon frère sont très proches.

- Tu n'as pas à te justifier, tu sais.

Milan tira une dernière taffe avant d'écraser le mégot au sol. Sa colère était redescendue, son taux d'alcoolémie également. La jeune blonde avait eu un effet canalisateur sur lui.

- Je ne me justifie pas.

Le ton de la jeune fille était empli de mauvaise foi et elle fuyait son regard. Milan savait très bien ce que la fierté poussait à faire, il en était sa première victime.

- Bien sûr que si, mais ce n'est pas grave. Ce n'est pas comme si ça m'importait que tu sois jalouse de ta « belle-sœur ».

Aurore éclata d'un rire franc. Celui qui vous prend les tripes et non celui qui démarre seulement de la gorge. Le genre de rire qui ne se contente pas d'un rictus mais s'exprime largement sur les lèvres de son propriétaire. Un son rempli de sincérité, de lâcher-prise et, sans doute, également, d'un peu de sarcasme moqueur. Milan arqua un sourcil devant cette démonstration d'euphorie.

- Alice et Nate, ensemble ? Oh, mon dieu. Non. Grand dieu, non. Il faudrait déjà que Nate ne la considère plus comme la petite fille qu'il a connu. Mon frère n'est pas seulement le meilleur ami d'Emile, il est également sa doublure envers Alice quand ce dernier ne peut plus assumer son rôle de grand frère.

La scène dans la chambre lui revenait en mémoire et les mots de la blonde commençaient peu à peu à avoir du sens. Ce n'était pas un jeu de séduction qu'il avait interrompu un peu plus tôt. Non, c'était seulement la bienveillance d'un frère pour sa petite sœur.

- Et pendant ce temps-là, toi, il t'oublie.

- Hum. C'est plus compliqué que ça.

Milan hocha la tête, même s'il ne comprenait pas plus. Il n'en avait pas besoin, ce n'était pas son problème après tout. Et puis, maintenant que l'énervement était retombé et qu'il commençait peu à peu à dessoûler, l'inévitable arrivait, il était fatigué. Il voulait rentrer chez lui afin de s'effondrer sur son lit. Mais si Aurore s'en était aperçue, elle fit comme si ce n'était pas le cas en continuant une discussion qui ne menait à rien.

- Un conseil, Milan. Je sais qu'Emile paraît le plus dangereux. C'est le plus impulsif après tout. C'est lui qui se met toujours en avant, qui prend le plus de risques et qui a la plus grande gueule, et il adore ça. Mais il a beau aimé Alice de tout son cœur, Nate sera toujours le plus à cran quand cela la concerne de trop près. Alors lâche-la.

- Pas ma faute si elle apparaît toujours quand je m'y attends le moins. Je n'attends qu'une chose, moi, c'est qu'elle sorte de mon champ de vision.

- Débrouille-toi alors pour que ça n'arrive plus. Tu t'en es sorti avec une seule droite mais un des deux pourrait y aller plus fort la prochaine fois. On ne touche pas à la santé d'Alice.

- La santé ?

- Si Nate t'a foutu un poing alors que tu les as dérangés dans sa chambre c'est très certainement parce qu'Alice dormait, je me trompe ?

Tout s'embrouillait dans l'esprit de Milan. Comment pouvait-elle en déduire cela d'un simple fait ? Et c'était quoi ce genre de gars qui mettait automatiquement un pain à quelqu'un qui dérangeait le sommeil de sa belle au bois dormant ? Les gens ne pouvaient-ils pas être un minimum logique, une fois dans leur vie ? Aurore laissa de nouveau échapper un léger rire à la vue perdue du jeune homme.

- Alice ne dort pas beaucoup. Et encore, c'est un euphémisme. Avec les années, elle semble avoir oublié ce que c'était de se reposer, réellement. Ces derniers mois, c'est même devenu un réel combat pour les gars de la faire dormir ne serait-ce qu'un minimum. Elle se contente de deux heures par-ci, par-là. Et elle refuse le plus souvent d'écouter qui que ce soit, que ce soit Carole, les autres danseuses, ou la bande d'Emile. Personne n'arrive à lui faire retrouver la raison. Alors, forcément, si tu l'as réveillée, Nate ne pouvait pas simplement te sourire et te remercier. Tu comprends ?

Non, il ne comprenait pas. Alice devenait une énigme de plus en plus floue pour lui. Il n'arrivait pas à la saisir, et il n'en avait même pas envie. Par contre, en effet, la réaction de Nate devenait tout à coup plus compréhensible.

Aurore allait ajouter quelque chose quand des éclats de voix leur parvinrent. Deux personnes se disputaient au bout de la rue. Enfin, deux... Une criait tandis que l'autre lui répondait par mots entrecoupés. Et la voix qui faisait preuve d'une distance irréprochable était reconnaissable parmi toutes.

- Putain, Alice ! Tu n'as dormi qu'une heure. Alors, non, je ne vais pas te laisser tranquille. Une putain d'heure. Tu as dormi combien de temps la nuit dernière ?

- J'ai fait une sieste cet après-midi.

- Ne te fous pas de ma gueule ! Sieste de six heures peut-être ?

- Vingt minutes, comme ce qui est recommandé.

- Tu m'épuises, Alice.

- Alors c'est peut-être toi qui devrait aller dormir, en fait.

Milan aurait pu imaginer un demi-sourire dans le coin des lèvres de la jeune fille, si cela ne contrastait pas avec l'image froide qu'elle renvoyait. Il se fit alors la réflexion que son manque de sommeil expliquait sans doute que sa peau soit si blanche, au point de paraître quasi transparente.

- Un jour, je vais finir par t'assommer, ou glisser des somnifères dans ton verre.

Aurore et Milan n'eurent pas le temps de bouger. Nate se dirigea rapidement vers eux, sans les remarquer, le visage fermé. Ce n'est que lorsqu'il releva les yeux pour croiser ceux de Milan qu'il sembla prendre conscience de leur présence.

- Encore toi ! Manquait plus que ça. Ça ne t'a pas suffi tout à l'heure ? Tu veux que j'équilibre en donnant un coup de l'autre côté ?

- Nate !

Le jeune homme mit du temps avant de détourner son regard sur sa petite sœur. Elle paraissait réellement exaspérée par son attitude et il ne put s'empêcher de pester dans sa barbe.

- On t'a demandé ton avis, Aurore ? Qu'est-ce que tu fais là d'ailleurs ? Tu n'étais pas censée rentrer avant deux heures ?

- Je ne suis plus une petite fille, Nate. J'ai presque de la compassion pour Alice qui t'a sur le dos toute la journée.

- Tu veux vraiment parler d'Alice ?

- Très peu pour moi.

Ils ne l'avaient pas remarqué mais Milan en avait profité pour s'éclipser. Les disputes familiales, très peu pour lui. Il prit le raccourci du parc un peu plus loin, persuadé qu'il rentrerait ainsi plus vite chez lui.

- Le retour du baby-sitter.

Et la voix d'Alice chantait doucereusement dans ses oreilles.

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