73. Le retour d'Emile
Milan n'était pas revenu sur ce qu'il s'était passé la veille avant qu'ils ne se quittent sur le trottoir alors qu'ils étaient de nouveau tous seuls dans une salle à réviser. Evan avait raison après tout. Il devait prendre les choses comme elles venaient et composer avec, même s'il avait l'impression que quelque chose n'était pas normal, comme si elle adaptait son comportement à lui et n'était plus vraiment elle-même. Il ne devait pas s'inquiéter.
Le réveil avait été un peu brutal ce matin. Il n'avait pas réussi à s'endormir tout de suite et accusait moins de cinq heures de sommeil. Il avait eu le temps de se demander mille fois pourquoi il avait fait un truc aussi ridicule qu'un baiser sur le front alors qu'il avait eu envie de l'embrasser toute la soirée et de sentir le goût du houblon sur ses lèvres. Ils étaient censés avoir dépassé cette étape. Peut-être qu'il avait eu peur de la réaction de ses potes aussi. Il les connaissait, il aurait eu le droit à des remarques graveleuses. S'il savait les prendre avec philosophie, il n'avait pas envie qu'elles concernent Alice. Se retournant dans son lit, il avait fini par rejoindre Morphée, mais seulement pour rêver d'elle toute la nuit, ce qui ne l'avait pas aidé à se reposer.
Elle aussi avait des petits yeux et il comprit que, comme lui, elle n'avait pas beaucoup dormi cette nuit. Il essaya d'obtenir des informations sur ce qu'elle avait fait avec Carole après les avoir quittés, mais elle se contenta de répondre uniquement en monosyllabes, tout en continuant de rédiger son essai. Très vite, il abandonna l'idée d'en savoir plus. Il n'allait pas non plus la forcer à se confier.
A la place, il se concentra sur ses cours de sémiologie. Il avait des travaux pratiques en fin de semaine dont le but était de déterminer un diagnostic en étudiant les signes lors d'un examen clinique. Il voulait avoir en tête les différentes étapes à effectuer quand il devait rencontrer un nouveau patient, histoire de ne rien oublier le jour J. Même s'il s'agissait d'études de cas et qu'il n'aurait pas à confronter une véritable personne, il voulait se sentir au plus proche des conditions réelles.
Il avait notamment du mal à retenir les principales pathologies dermatologiques. Macule érythémateuse, purpurique ou achromique, angiome, vitiligo, mélanomes, lésions squameuses ou kératosiques... Il voyait bien à quoi elles correspondaient mais apprendre par cœur tous ces noms barbares n'était pas vraiment réjouissant. En plus, il n'eut pas le droit, cette fois-ci, aux dessins d'Alice pour l'aider à mémoriser. Elle était tellement plongée dans son écrit qu'il se demandait même si elle avait conscience qu'il était là.
Au bout d'une heure, il commençait à avoir le cerveau en compote et se rendait bien compte que s'il ne prenait pas une pause, il n'arriverait à rien de plus. Il se leva, laissant ses affaires en plan, ouvrit son sac pour y trouver son portefeuille. Alice releva enfin la tête vers lui, la mine interrogative.
— J'ai besoin d'un café, je vais aller m'en chercher un, tu veux quelque chose ?
Elle réfléchit un instant, posant son stylo sur le bureau, comme si elle avait mille propositions en tête et qu'elle devait faire un choix.
— Une bouteille d'eau, s'il te plaît.
Il hocha la tête avant de sortir de la pièce et de se diriger vers le coin des distributeurs. Ça lui fit du bien de sortir prendre l'air. Il avait l'impression de respirer son propre CO2, à force de faire tourner ses méninges. Il détestait apprendre par cœur. Il savait le faire, il avait une bonne mémoire mais il préférait réfléchir, analyser, tirer des conclusions... Il savait pourtant que l'apprentissage des notions était essentiel en médecine. Il était obligé de passer par là, histoire d'avoir le plus large des catalogues disponibles quand il aurait besoin de piocher dedans et d'en sortir un diagnostic. C'était la base de sa réflexion et il ne pouvait pas se permettre de zapper cette partie juste par ennui.
Il n'y avait pas foule à cet endroit de pause. Les cours étaient, pour la plupart, terminés à cette heure-ci. Les étudiants ne traînaient jamais trop longtemps dans les locaux. Pourtant alors qu'il buvait son café, attendant les deux bouteilles d'eau, on lui tapa sur l'épaule. Il n'eut pas besoin de tourner la tête pour comprendre que la deuxième partie de la fratrie Jacob, celle qu'il aimait beaucoup moins, venait de se planter à ses côtés.
— Alors comme ça tu viens déjeuner chez mes parents dimanche midi ?
Il faillit recracher le liquide brûlant sur la vitrine du distributeur mais réussit, miraculeusement, à se retenir avant de se tourner vers Emile. C'était quoi cette histoire ?
— Ah, tu n'étais pas au courant apparemment... Ça ne devrait pas m'étonner qu'Alice ne t'en ait pas encore parlé, pourtant, je pensais qu'elle l'aurait fait hier, vu qu'elle sortait avec toi et tes potes.
Il ne releva pas l'accentuation sur « tes potes ». Elle le savait depuis hier. Elle le savait depuis hier et elle ne lui avait rien dit. Elle avait pris sa main dans la sienne, avait ri à une de ses vannes pourries, l'avait laissé lui faire un baiser sur le front, mais elle n'avait pas jugé bon de le prévenir. Il essaya de conserver son calme. Il ne voulait pas donner raison à Emile en devenant impulsif. Il détestait déjà que ce dernier fasse le malin parce qu'il avait plus d'informations que lui à sa disposition.
— Désolé, je pensais vraiment que tu étai au courant. Je me réjouissais de ce repas dominical en ta compagnie. Elle est où Alice d'ailleurs ? C'est elle que je cherchais à la base mais je suis tombé sur toi et comme je sais que tu gravites autour d'elle en permanence, je me suis dit qu'elle devait se trouver dans les parages.
Sa pause était gâchée alors il avala d'un seul coup son café, quitte à se brûler la langue, prit les deux bouteilles d'eau et se dirigea vers la salle de révisions, un Emile aux talons. Alice ne releva la tête que lorsqu'elle comprit qu'il n'était pas revenu seul. Elle n'eut pas à s'interroger sur l'identité de l'intrus, son frère ne lui en laissant pas le temps.
— Milan me disait qu'il n'était pas au courant pour dimanche. Tu ne lui as pas parlé de l'invitation ?
Alice avait le don pour fuir les situations quand ça l'arrangeait. Elle ne pouvait certes pas quitter la salle, ils faisaient barrage, mais elle se replongea dans son essai comme si son frère ne venait pas de parler. Pourtant, Milan voyait bien qu'elle tapait deux fois au lieu d'une son stylo contre la feuille, signe d'angoisse. L'ironie d'Emile ne devait pas lui être étrangère, pourtant elle était toujours source de stress.
— Bon, je crois que vous avez besoin de quelques minutes pour en parler. Comme je suis de grande bonté, je vais t'attendre au portail. Vous avez dix minutes, sinon on va arriver en retard.
Evidemment, Emile se paya le luxe de ne pas préciser en retard pour quoi. Il savait très bien que ça ferait rager Milan de ne pas savoir. Il fit ce qu'il avait promis, les laissant seuls, entourés d'un silence oppressant.
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Blue Blurred
Roman d'amourAlice est une fille à part, détestée des trois quarts des personnes qu'elle connaît. Milan est un coureur de jupons, une fille différente chaque samedi soir. Tous les clichés commencent comme cela. Et pourtant, c'est leur histoire.
