75. Repas dominical
Il se prenait la tête depuis une dizaine de minutes devant le miroir de la salle de bains afin de décider s'il rajoutait ou non cette foutue cravate que Yann venait de lui prêter. Ce dernier était mort de rire devant le spectacle. Il fallait dire que Milan avait tout l'air d'un pingouin, dans son combo jean noir – chemise blanche. Il ne manquait que la veste de costard et le portrait était complet. La cravate n'était pas moche mais elle lui donnait l'impression de prendre dix, voir vingt, bonnes années dans la tronche et la sensation n'était pas agréable.
— Tu ferais mieux d'oublier la cravate. Tu ne vas ni à un mariage, ni à une communion et encore moins à un enterrement. Tu aurais carrément pu oublier la chemise aussi, choisir quelque chose de plus décontracté. Tu vas juste rencontrer ses parents, que tu as déjà vus en plus et...
— Et à qui j'ai fait mauvaise impression.
— Et tu penses que la chemise va rattraper le coup ? On dirait un petit bourgeois catho du seizième.
Dans d'autres circonstances, la comparaison l'aurait fait grimacer mais lors de leur escapade marseillaise, Alice lui avait avoué que sa mère était très croyante, avant. Il mettait ainsi toutes ses chances de son côté. La question restée en suspens était néanmoins légitime. Il savait très bien que ses habits ne feraient pas la différence. Si leur père avait décidé de le détester, il pouvait bien mettre des cravates tous les jours que ça n'y changerait rien. Ce n'était pas ce qui allait lui permettre de se faire apprécier par les Jacob mais s'il pouvait éviter de leur donner une encore plus mauvaise impression de lui, ce serait déjà ça de pris.
— Ok, on oublie la cravate.
Il soupira, se passant une main sur le visage. Ce n'était pas qu'une histoire de cravate. Il savait déjà que ce déjeuner allait être un désastre. Il ne savait même plus pourquoi il avait fini par accepter, la seule chose dont il se souvenait était le goût des lèvres d'Alice. C'était sans doute ça la raison.
— Tu sais, tu n'es pas obligé d'y aller...
— Bah oui, je leur pose un lapin alors que j'ai déjà dit que j'allais venir. C'est Emile qui sera content que je me défile.
— Tu peux aussi prétexter une grippe.
— Une grippe en plein mois de mai, c'est totalement crédible.
— Laisse-le, il essaie de devenir adulte.
Evan venait d'apparaître dans l'entrouverture de la porte, un sourire narquois aux lèvres. Il n'était vraiment pas aidé avec des potes pareils, mais il l'avait sans doute bien cherché. Ce dernier vint devant lui pour remettre son col de chemise droit.
— Voilà, comme ça c'est parfait.
Un bouquet de fleurs dans la main, une boîte de chocolats dans l'autre, il se regarda dans le miroir de l'ascenseur. Yann avait raison, il ressemblait vraiment à un de ces bourges du seize. La métamorphose était complète. Heureusement qu'il avait abandonné la cravate. Il souhaitait devenir médecin, pas commercial. Il avait l'impression d'en faire trop mais il était trop tard pour revenir en arrière. L'ascenseur s'ouvrit sur cette réflexion et il dut s'y prendre à deux fois pour frapper à la porte des Jacob sans prendre ses jambes à son cou. La mère d'Alice ne lui laissa pas le temps de le faire, lui ouvrant la porte, un grand sourire aux lèvres.
— Milan, on n'attendait plus que toi !
Elle lui claqua la bise et il lui tendit le bouquet de fleurs, en précisant que la boîte de chocolats était pour toute la famille. Après qu'elle lui précisa que ce n'était vraiment pas la peine, il laissa échapper un madame, s'embrouillant dans un vouvoiement maladroit, mal à l'aise.
— Appelle-moi Catherine. Et tutoie-moi, ce sera plus simple !
C'était comme s'il se retrouvait piégé dans l'une de ces comédies françaises qu'il détestait tant, pourtant, il tenta de faire bonne figure. Le bruit de conversation qu'il entendait dans la salle d'à côté ne lui laissait rien présager de bon. Ce qui se confirma quand il entra dans le séjour et qu'il comprit qu'ils ne seraient pas que cinq à déjeuner. Les Dubois étaient également de la partie. Si retrouver Aurore avait quelque chose de rassurant, ses parents étaient une nouvelle épine dans le pied. On ne pouvait pas faire plus officielle comme présentation.
— J'espère que ça ne te dérange pas qu'on soit autant. On a l'habitude de se retrouver tous ici le dimanche midi, pour déjeuner. Je crois que tu connais déjà Aurore et Nate ?
Il se contenta d'un hochement de tête alors qu'il faisait la bise à la tablée, gêné. Il répétait son prénom, maladroitement, et serra même la main de Nate et Emile. Quand vint le tour d'Alice, il se dit qu'il n'avait même pas réfléchi à cette situation. Il embrassa sa joue, ne sachant pas très bien comment se positionner face à ses paires d'yeux qui l'observaient et se dépêcha de s'asseoir à la place qu'on lui avait laissée, entre la jeune fille et Emile. Il aurait préféré avoir Aurore à sa droite mais elle lui faisait face et, finalement, c'était sans doute mieux comme ça.
— Sympa la chemise, tu n'avais pas de cravate sous la main ?
Emile commença les festivités alors qu'il n'était même pas encore bien installé. C'était de bonne guerre et s'il ne pouvait pas répliquer maintenant, il ne perdait rien pour attendre. Il n'eut de toute façon pas le temps de lui chuchoter quoi que ce soit en retour, la mère d'Aurore s'adressa à lui avant que toute provocation ne lui vienne à l'esprit.
— Emile nous disait que tu faisais des études de médecine.
C'était une chose de se douter qu'ils avaient parlé de lui avant qu'il n'arrive, une autre d'en avoir la confirmation. C'était quelque peu déstabilisant, surtout sans savoir exactement de quoi ils avaient parlé mais c'était le jeu et il devait juste bien placer ses cartes sur le plateau.
— Oui, je finis ma deuxième année.
— Tu sais déjà vers quelle spécialité, tu comptes te diriger ?
Il aurait dû mieux se préparer à cette discussion, c'était évident qu'ils lui poseraient ce style de questions. Il ne se voyait pas leur dire qu'il ambitionnait d'être un médecin généraliste, ordinaire. Il avait l'impression que la bonne réponse était chirurgien. Il choisit la facilité.
— Je n'ai pas encore d'idées arrêtées.
Il ne pourrait pas toujours s'en sortir avec ce style d'artifices mais tant que c'était le cas, il comptait bien utiliser ces réponses vagues. Heureusement pour lui, très vite, le naturel revint. C'était peut-être une bonne chose que les Dubois soient présents finalement, ça lui permit de ne pas être le seul sujet de discussion du repas. Aurore lui sourit, pour lui faire comprendre qu'il s'en sortait bien et qu'il pouvait souffler. Alice glissa sa main sur la sienne, qu'il gardait crispée contre sa cuisse gauche et il se sentit mieux. S'il voulait quelque chose de sérieux avec elle, il était obligé de passer par là.
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Blue Blurred
RomansaAlice est une fille à part, détestée des trois quarts des personnes qu'elle connaît. Milan est un coureur de jupons, une fille différente chaque samedi soir. Tous les clichés commencent comme cela. Et pourtant, c'est leur histoire.
