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Malo

Écrire la lettre s'est révélé plus simple que je ne l'aurais cru au premier abord, je dois dire que Mia a eu de judicieux conseils. Il a ensuite fallu attendre, en espérant tout d'abord que le courrier arrive à bon port, puis que la réponse obtenue soit positive pour un rendez-vous. Mia a insisté pour relever elle-même la boîte aux lettres et je dois dire qu'elle s'y attelle d'une manière presque religieuse quotidiennement à midi, même le dimanche, parce qu'on ne sait jamais. Les jours se sont écoulés doucement, ma colocatrice s'est quelque peu refermée sur elle-même sans que je trouve de points d'accroche pour la faire sortir de la mélancolie dans laquelle elle semble être plongée.

Alors qu'en ce mardi, Mia remonte après être allée voir les boîtes aux lettres, j'ai la surprise de découvrir une petite enveloppe d'un rouge très pâle dans ses mains. L'adresse est écrite de manière manuscrite avec une typographie pleine de déliés, digne d'un autre temps.

— Tu penses que c'est ce qu'on attend ? me demande Mia en refrénant son impatience.

— Il n'y a qu'un seul moyen de le savoir, dis-je en souriant face à son enthousiasme.

Sans attendre, je récupère l'enveloppe pour l'ouvrir, elle contient un petit carton noir de la même taille. Dessus est tapée en blanc, sans doute à la machine à écrire, une adresse assortie d'une date et d'un horaire. Mon sourire s'élargit un peu plus face à cette première victoire, je montre le contenu de la lettre à Mia qui me regarde avec un certain étonnement avant de lâcher :

— C'est on ne peut plus succinct.

— Tu t'attends à quoi ? demandais-je un peu moqueur.

— Je ne sais pas, une vraie lettre, quelques mots...

Face à son manque d'enthousiasme, je l'attrape par les épaules pour la secouer avec douceur avant de la questionner :

— Tu as compris qu'on avait réussi Mia ?

— Je... Oui...

Son ton hésitant et son comportement m'inquiètent, je la lâche pour m'installer sur le canapé avant de tapoter la place à côté de moi pour qu'elle face de même. Je n'arrive pas à comprendre son changement d'attitude, elle qui, il y a quelques minutes, était si joyeuse en tenant l'enveloppe s'est maintenant rembrunie comme si elle devait assister à un enterrement. C'est ainsi que je me risque à demander :

— Qu'est-ce qui ne va pas Mia ?

Elle reste silencieuse pendant un long moment. Une ride apparaît sur son front, signe qu'elle est en pleine réflexion. Finalement, elle finit par lâcher d'une petite voix :

— Je crois que je suis terrifiée.

— C'est la rencontre qui t'effraie ?

— Tout Malo. Absolument tout. La rencontre, mais aussi ses conséquences. Qu'est-ce qu'on va faire si l'on n'apprend rien, hein ? Je suis en train de rater mon avenir, ma vie, on a sans doute plongé le monde droit dans le chaos et je ne vois aucune issue rassurante. Même pas une petite lueur d'espoir. Il n'y a rien, je suis coincée ici pour préserver ma vie, mais je suis de moins en moins sûre que ça ait réellement un intérêt.

La tirade de Mia est violente, je l'ai vue sombrer dans la mélancolie, mais je pensais que ça allait. L'entendre dire qu'elle n'a plus envie de vivre me fait mal, c'est douloureux au plus profond de ma chaire, alors que cette dernière ne devrait rien me faire ressentir. Des larmes silencieuses coulent sur les joues de Mia qui est à présent mutique. Ne parvenant pas à trouver de mots rassurants, je me tais aussi, mais tends tout de même la main pour recueillir du bout des doigts les petites perles salées. Mes doigts remontent vers ses longs cheveux si bien que je caresse doucement et tendrement le haut de son crâne. Je bouge mes fesses pour me rapprocher d'elle jusqu'à ce que nos cuisses se touchent et prit d'une pulsion irrépressible je viens poser avec délicatesse mes lèvres contre les siennes. Mia ne réagit pas tout de suite et lorsqu'elle le fait c'est pour se blottir contre moi. Surpris, je reste troublé pendant quelques secondes avant de l'embrasser avec plus de conviction et de force.

J'ignore où tout ça va nous mener, si l'on a réellement une chance de sauver le monde, mais je sais que je refuse obstinément d'abandonner Mia et que sa douleur est la mienne. Je finis par rompre le contact contre ses lèvres douces pour souffler :

— Ta vie est précieuse Mia. Tu es précieuse et tu mérites de vivre pleinement.

Je sais que ma voix n'est qu'un souffle chaud contre ses douces lèvres qui sont tellement attirantes que je viens l'embrasser à nouveau avant de m'écarter à regret pour reprendre :

— Je ne te ferais pas de fausses promesses du genre on va s'en sortir. Cependant, je peux te jurer que je ferai tout mon possible pour que les choses s'améliorent. Je me battrais pour moi, mais aussi pour toi.

Mia hoche la tête sans conviction, tandis que ses larmes continuent de couler. Je l'attire alors contre moi et c'est seulement une fois qu'elle est nichée contre mon cou, loin de mon regard qu'elle trouve le courage de chuchoter :

— Je me sens tellement... en vrac. J'ai l'impression d'être un puzzle avec lequel on a joué et dont des pièces sont perdues irrémédiablement. Et je ne vois pas quoi faire à présent. Je ne sais pas comment vivre avec ça. Je te jure que ça me hante. J'aimerais ne pas y penser, mais il y a toujours quelque chose qui finit par me ramener là-bas. Je suis prisonnière de ma propre mémoire, de mes souvenirs.

Sur le coup, je ne comprends pas tout de suite de quoi elle parle, ce n'est qu'au bout de quelques secondes de réflexion que je me risque à souffler :

— Tu évoques Gabriel n'est-ce pas ?

Je la sens hocher la tête contre moi tandis que l'humidité causée par ses larmes trempe peu à peu mon T-shirt. Je suis désemparé comme rarement je l'ai été, l'avoir contre moi démultiplie mon ressenti de sa souffrance ainsi que son désarroi qui me broient les entrailles. À ça s'ajoute la culpabilité, si je ne lui avais pas présenté Zach, elle n'aurait sans doute jamais ouvert la porte et ne se serait jamais retrouvée là-bas. Je m'en veux tellement et il va falloir que je me traîne ça pendant encore de longues et nombreuses années. Avec hésitation, je finis par chuchoter à mon tour :

— Je ne vais pas prétendre connaître ce que tu ressens, mais sache que je te soutiendrais toujours, Mia. Je suis reconnaissant que tu te sois confié à moi. Est-ce que je peux faire quelque chose pour calmer un peu tes émotions ?

— Je ne crois pas, répond-elle immédiatement.

La brusquerie de sa réaction me surprend, mais je décide de ne pas insister plus que ça. Je ne sais pas à quoi elle a pu penser, mais visiblement, ça a dû la troubler plus que nécessaire. On reste ainsi, blotti l'un contre l'autre, pendant ce qui me semble être un petit morceau d'éternité. Ce n'est que lorsque je perçois le changement de respiration de Mia que je me rends compte qu'elle s'est endormie contre moi. Savoir qu'elle me fait assez confiance pour se laisser ainsi aller me tire un sourire. Qu'est-ce que je peux l'aimer bordel. Désireux de ne surtout pas troubler son sommeil, je ferme les paupières à mon tour pour laisser mes pensées divaguer.

Évidemment, mes réflexions finissent par dériver vers le rendez-vous qui aura lieu dans à peine soixante-douze heures à présent. Je n'ai jamais rencontré le roi des Enfers, j'ai eu l'occasion de l'apercevoir à quelques reprises, mais l'image caractérielle que j'ai de lui n'est que construite sur les rumeurs et sur les on-dit. Sa réputation le décrit comme cordial et affable, mais je sais que ce n'est qu'une façade pour qu'il obtienne ce qu'il désire réellement. Et si le rendez-vous a été accepté de manière si aisée, c'est sans doute, car lui aussi souhaite avoir quelque chose de nous deux. En espérant que ce ne soit qu'une façon d'assouvir sa curiosité et rien de plus.

Il est évident que cette entrevue qui sera au final un déjeuner dans un restaurant huppé et en vogue m'angoisse plus que ça ne devrait. Il faudrait que je m'approprie enfin mon rôle de prince, mais je n'y parviens pas. Tuer Zach n'était qu'une question de temps vu que la tournure prenait notre collaboration, je savais que je récupérerais le titre, mais je ne l'ai jamais convoité directement. Pire que ça, en l'obtenant, je suis devenu une potentielle cible pour mes congénères avides de pouvoir. Je pousse un long soupir de frustration face à la situation, Mia réagit à ce dernier en bougeant un peu dans son sommeil. Je caresse de nouveau ses beaux cheveux pour l'apaiser tout en essayant de stopper le flot de pensées angoissantes dans ma tête, ce qui équivaut à tenter de colmater un barrage qui est en train de se rompre.

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