46.

3 0 0
                                        

Mia

Dans quelle situation je me retrouve encore ? Je pousserais presque un soupir d'exaspération. Le reste du repas se déroule dans un silence pesant. Le seul réconfort que je trouve vient de l'émulsion au chocolat qu'on m'a servie en guise de dessert. Si au départ j'avais songé à manipuler le roi des Enfers pour en apprendre plus et, en prime, rencontrer ma mère, il faut avouer que je me suis fait avoir sur toute la ligne. Je suis beaucoup trop gentille pour avoir la moindre chance de réussir et je ne sais pas comment Malo pourrait m'aider, vu la menace qui a été prononcée quelques minutes plus tôt. J'espère au moins que lui, de son côté s'en sortira mieux et qu'il trouvera comment contrecarrer cette stupide prophétie, même si, soudainement, tout me paraît vain. Après tout, je vais me retrouver à partir pour un endroit inconnu et je doute fort que j'aie voix au chapitre pour prendre des décisions. De toute façon, ce n'est pas comme si je pouvais demander à rentrer tranquillement chez moi, puisque la menace des anges plane toujours sur moi.

Je sors de la torpeur qui m'a envahie et de mes songes quand le roi des Enfers règle l'addition. Sans plus attendre, il se lève et me fait signe de le suivre. Désireuse d'éviter un esclandre, je m'exécute en silence en adressant un long regard navré à Malo. J'ai été tellement stupide. Avec maladresse, mes jambes se mettent en marche et je me retrouve dehors. La météo a changé et une énorme averse se déverse sur la ville devenue entièrement grise. Voyant que le roi des Enfers semble attendre quelque chose, je décide de calquer mon attitude sur la sienne tout en me perdant dans la contemplation des gouttes de pluie qui ricochent sur le sol, par chance, le restaurant possède un petit auvent qui nous met à l'abri. Une belle berline d'une couleur grise tirant sur le noir finit par s'arrêter à notre hauteur. Le conducteur en sort, un parapluie à la main. Pendant quelques secondes, il semble désarçonné par ma présence, mais il retrouve rapidement un air impassible. Il fait le tour du véhicule pour venir ouvrir la portière la plus proche tout en dépliant le parapluie. Le roi des Enfers me fait signe de monter si bien qu'à nouveau je m'exécute. Je me glisse le long de la banquette arrière jusqu'à m'installer derrière le fauteuil du conducteur. Le roi des Enfers me rejoint tout en laissant vacant le siège qui est au milieu. Avoir mon espace personnel de respecté me fait pousser un discret soupir de soulagement. Le chauffeur referme la portière derrière nous avant de reprendre sa place et de démarrer. Doucement, la ville défile à travers la vitre fumée, je ne parviens pas à savoir si le silence est lourd ou si c'est la situation qui me pèse. Si bien que je finis par me risquer à demander timidement :

— Où est-ce qu'on va ?

— À l'aéroport.

Son ton est cassant, comme si c'était une évidence, je me rembrunis avant de lâcher avec une pointe d'exaspération :

— Serait-ce possible d'avoir un peu plus de précision ?

Il prend la peine de se tourner vers moi et me scrute avec attention. Ses yeux semblent impassibles si bien que je n'arrive pas à deviner ce à quoi il peut penser. Les secondes s'écoulent si bien que je doute d'avoir une réponse, mais à ma plus grande surprise, il finit par ouvrir la bouche en haussant les épaules :

— Généralement à l'aéroport, on prend l'avion Mia.

Il se fout de moi ? Un sentiment de colère fait vibrer mon corps. Je cherche vainement quoi répondre pour montrer que, moi aussi, j'ai un peu de répartie. Mais rien ne vient et le silence s'éternise tellement que je sais que j'ai manqué l'occasion. Je me résigne alors à me tourner vers la vitre et à observer le paysage défiler.

Ce n'est qu'au terme de bien trois quarts d'heure, après avoir passé les contrôles de sécurité, que la voiture s'arrête sur le tarmac d'un aéroport. Un petit jet semble nous attendre. Visiblement, être le roi des Enfers doit être un métier rentable. Dehors, le temps est à l'éclaircie, si bien que, lorsque le chauffeur ouvre ma portière j'effectue avec plaisir quelques pas pour me dégourdir les jambes. Si au départ j'ai pu songer que circuler pour moi serait délicat en raison de l'absence de mes papiers, je suis en train de me rendre compte qu'il n'en est rien et que le démon semble pouvoir me faire voyager aussi facilement qu'un bagage. En effet, personne ne m'a rien demandé, personne n'a rien contrôlé et ce n'est que lorsque je me retrouve à devoir lui emboîter le pas pour monter le petit escalier qui mène à l'intérieur du jet que je me mesure la galère dans laquelle je suis. Et mes études ? Et mes parents adoptifs ? Qu'est-ce que je suis en train de faire de ma vie ? Je secoue vainement la tête, j'aimerais tellement avoir le contrôle sur quelque chose que j'en viens presque pendant quelques secondes à ce que les anges me retrouvent et m'exécute, histoire de mettre un terme à cette satanée histoire.

À l'intérieur, une hôtesse nous accueille avec une bienveillance qui sonne faux et m'exaspère immédiatement. Je prends le temps de scruter l'habitacle du jet avant de m'assoir à la place qu'elle me désigne. Ce dernier est assez modeste, un carré de quatre sièges qui se font face et un de deux. Visiblement, monsieur doit aimer voyager en petit comité. Le fond de l'avion est dissimulé par un rideau en tissu lourd, mais j'imagine qu'il doit y avoir des sanitaires et un espace pour l'hôtesse. Cette dernière, après s'être assurée que nos ceintures sont bien attachées, a d'ailleurs disparu derrière. Faisant face au roi des Enfers, je me retrouve à le scruter un peu plus que je ne le voudrais. Il doit finir par le sentir, car ses yeux se rivent aux miens, gênée d'avoir été surprise le rouge me monte aux joues, ce qui lui fait esquisser un sourire. En vérité, il pourrait être beau, voire même séduisant s'il n'y avait pas cette aura glaciale qui émanait de lui. Je crois que le sentiment exact c'est que je me sens en danger, j'ai l'impression d'être une proie, d'être engluée dans une toile d'araignée et que strictement rien ne viendra me sauver.

Le décollage se fait en douceur même si je me crispe un peu lors de ce dernier. Rapidement, le monde ne devient plus que des petits points colorés à travers le hublot que je contemple. Ce n'est que lorsque la main du roi des Enfers abaisse le rideau que je pousse en réflexe un cri de protestation. Il ignore cependant ce dernier et lâche d'une voix froide :

— J'ai besoin d'avoir toute ton attention.

— Parce que, maintenant, vous souhaitez me parler ?

Ma réponse cinglante est partie toute seule. Comme si, pendant une fraction de seconde, j'ai oublié qui j'avais en face de moi. Je me mords la langue en attendant une réaction qui tarde. Lorsque finalement il reprend la parole, c'est pour me dire :

— Je n'ai pas le temps de corriger ton insolence pour le moment, mais je n'oublierais pas de le faire, ne t'inquiète pas sur ce point Mia.

Génial. Je me retiens de justesse de lever les yeux au ciel afin de ne pas aggraver mon cas, tandis que je déglutis difficilement, en songeant à ce qu'il s'était passé avec Malo. Bordel, ça aurait dû me servir de leçon. Ignorant l'inquiétude qui m'agite, le roi des Enfers reprend :

— Je voulais discuter du sujet de ta génitrice, mais, puisque tu te comportes comme une gamine insolente, j'imagine que ça peut finalement attendre.

Je ne parviens pas à savoir si c'est la vérité ou un moyen de me blesser, mais si c'est ça, c'est particulièrement réussi. La douleur qui me broie le ventre est immense, si bien que je me retrouve à chuchoter de manière pitoyable :

— S'il vous plaît...

Il ne prend pas la peine de me regarder, ni même de me répondre, préférant se concentrer sur le portable qu'il a sorti de sa poche. Lorsque l'hôtesse réapparaît quelques minutes plus tard c'est pour déposer sur la table nous séparant un verre contenant quelques centilitres d'un liquide ambré. Elle disparaît ensuite de nouveau, sans prendre la peine de me demander si moi je désire quoi que ce soit.

Être ignorée de la sorte est particulièrement humiliant à mes yeux et je prends conscience qu'il va falloir à tout prix que j'adopte l'attitude qu'il attend de moi si je veux avoir une chance d'être considérée à ma juste valeur. Je réfléchis en vain sur la façon de me rattraper. Je doute que des excuses fonctionnent. Je suis sûre qu'il verrait ça comme une preuve de faiblesse. Et je ne sais pas quoi dire pour relancer la conversation si bien que je me colle contre la paroi de l'appareil et ferme les yeux. Mes pensées dérivent un peu vers Malo, j'espère sincèrement que ça se passe mieux pour lui, jusqu'à ce que je finisse par sombrer dans un sommeil sans rêves.

BataillesOù les histoires vivent. Découvrez maintenant