Malo
Après que notre vol ait atterri et que l'on ait pu rallumer nos téléphones, j'ai aperçu du coin de l'œil Bella recevoir une montagne de notifications et son attitude a immédiatement changé. Elle s'est renfermée sur elle et s'est contentée de me donner l'adresse de sa connaissance avant de prendre congé sans plus d'explications. Je peux comprendre qu'elle a sans doute mieux à faire que de rester avec moi, mais tout de même, je pensais qu'on voulait tous les deux empêcher la prophétie de se réaliser.
Son attitude pour le moins lunatique et le manque de Mia me rendent très maussade et c'est les mains fourrées dans les poches que je me suis traîné en transport en commun jusque chez moi pour trier les quelques affaires que j'ai pu prendre pendant notre séjour et surtout offrir à mon enveloppe une douche bien méritée. Je me suis ensuite retroussé les manches pour ranger le bordel que j'ai mis dans l'appartement, mes accès de colère ne sont jamais très glorieux et contrairement à d'autres, je n'ai personne pour en effacer les conséquences. Ce n'est que lorsque mon habitat a retrouvé sa dignité que je me résigne à sortir mon portable pour chercher l'adresse que Bella m'a envoyée par SMS afin que je ne l'égare pas.
Le quartier n'est pas très loin du mien et après une vingtaine de minutes de marche rythmées par des clopes, j'arrive devant un petit atelier de restauration d'arts graphiques qui a pignon sur rue. Lorsque je pousse la porte, je suis accueilli par l'odeur caractéristique du papier et des livres anciens, ça en est presque réconfortant. Aussitôt, une jeune femme arrive et après m'avoir salué, elle me demande comment elle peut m'aider.
Je sors alors le carnet de ma poche et lui annonce :
— J'aurais besoin de récupérer le contenu de ce carnet, de manière lisible évidemment.
Elle l'attrape et commence à l'examiner tout en murmurant plus pour elle-même :
— Très joli vélin, dommage qu'il ait pris l'eau, il doit être ancien.
La connaissance de Bella retourne le carnet sous tous les angles possibles, avant de lâcher :
— Je peux sans doute assouplir le cuir pour permettre de l'ouverture, mais, vu l'ancienneté, je ne promets rien sur le contenu des pages.
— Comment ça ? dis-je en arquant un sourcil.
Ma voix a été plus froide que je ne l'aurais voulu et mon interlocutrice semble mal à l'aise pendant une poignée de secondes avant qu'elle ne se ressaisisse, elle ouvre un tiroir de la commande où elle s'était accoudée et me tend un morceau de papier. Je l'attrape et comprends aussitôt le problème, les lettres ont été remplacées par des trous, comme si quelque chose avec consumé le support. La jeune femme m'explique alors :
— Les encres ferrogalliques sont un véritable fléau et, vu l'âge de votre cahier, je ne serais pas étonnée d'en trouver dedans.
— On ne peut rien faire contre ça ?
— Je peux toujours doubler les pages pour essayer de stabiliser l'altération, mais ça ne restaura pas le contenu perdu malheureusement.
Je passe une main dans mes cheveux pensifs tout en retenant un long soupir d'exaspération. Ce n'est pas la faute de mon interlocutrice, mais la situation reste frustrante. Savoir qu'on a fait ce long voyage pour potentiellement un carnet inexploitable et un bout de tissu c'est tellement rageant.
Je donne cependant mon accord pour la restauration, après tout, ce serait con de ne pas utiliser le peu de cartes que j'ai en main. Et ce n'est qu'après avoir signé le devis et versé un acompte que je prends congé.
J'essaie tant bien que mal de contrôler mon esprit qui tend à dangereusement songer à Mia et décide de me poser en terrasse, je commande un café pour avoir le droit de m'installer et sors de la poche de mon jean, le morceau de tissu jaunit par le temps. J'ai beau l'examiner en le tournant et en le retournant, aucune idée ne me vient, j'ai juste peur que les fils qui composent le texte finissent par rompre à force d'être manipulés.
Ce n'est qu'après plusieurs cigarettes que je me décide à jouer une carte à laquelle je ne songe jamais, celle de la technologie. Je suis certain que, si Bella était là, elle aurait déjà exploité cette dernière. Je pose le morceau de tissu bien à plat contre la table rouge vif en plastique et prends l'ensemble en photo. Après une recherche pour apprendre comment en effectuer une à partir d'un cliché, je me perds dans de nombreux résultats imagés. L'une d'elles finit cependant par attirer mon attention. Elle présente ce qui semble être une tapisserie avec une légende en latin en dessous. Je pose mon doigt sur le cliché pour accéder au lien et examiner la photo avec davantage d'attention.
La tapisserie en elle-même montre une vision du diable, l'imagerie me fait penser à celle des cartes de tarot, tandis que le texte en latin en dessous en lettres capitales semble être similaire à mon morceau d'étoffe. La légende indique sobrement : « la chute du Fils préféré ». Je ne sais quoi penser de ma trouvaille. La similitude dans la calligraphie, si l'on peut parler de calligraphie, et la thématique de la tapisserie que j'ai dénichée sont troublantes. Je me résigne à naviguer sur le site qui héberge l'image et ma surprise grandit lorsque je me rends compte qu'il s'agit d'un musée de la capitale. Peut-être que les choses peuvent être simples finalement ?
Je ne parviens pas cependant pas à trouver si l'œuvre est exposée ou si elle fait seulement partie de leurs collections et dors dans une réserve. Et surtout, le musée est fermé aujourd'hui. J'hésite quelques instants à m'y glisser sous forme éthérée, mais j'aurais sans doute des questions à poser afin de mieux comprendre le contexte de cette œuvre. Je me résigne donc à faire preuve de patience et rentre chez moi après avoir laissé un peu de monnaie sur la table, le tout sans avoir touché à l'expresso qu'on m'a servi.
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Batailles
FantastiqueMia une jeune adulte, suit une vie relativement insouciante qui se ternit lorsque ses rêves deviennent étrangement troublants et que peu de temps après elle fait la rencontre de Malo. Entre rêves étranges, désirs ardents, sombre prophétie et menaces...
