Chapitre 12

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LILY


Je crois bien que nous avons marché deux jours. Peut-être un peu plus. Le trajet aurait normalement dû être plus rapide, mais un grand nombre d'entre nous est malade, d'autres sont blessés. Cody a déduit que Jalen avait empoisonné l'eau contenue dans les bouteilles du réfectoire, il m'a aussi dit qu'il n'y avait rien à faire pour les malades, ils seront guéris quand leur corps aura entièrement rejeté le poison qui n'était de toute manière, pas administré à grande dose.

Le trajet a été fatigant, nous faisions régulièrement des pauses mais elles ne sont pas assez réparatrices pour atténuer la douleur que je ressens aux pieds. Le paysage à la sortie de la forêt est impressionnant ; les bâtiments et le sol sont ravagés. Très vite, le ciel s'est couvert, une pluie torrentielle nous est tombée dessus, cela a au moins eu le mérite de rendre la nature plus verdoyante et d'en faire sortir l'odeur de terre mouillée.

Nous nous trouvons désormais devant un grand immeuble, le seul à encore se dresser debout dans cette ville dévastée. Une femme brune et longiligne perchée sur des bottes à talons hauts nous accueille. Elle se présente comme étant Iris et nous offre un laïus de bienvenue mais je n'arrive pas à l'écouter ; je suis loin d'être concentrée, je me demande si Riley est là, comment il va m'accueillir, comment je suis censée agir avec lui. Je sens que l'atmosphère va devenir lourde et gênante, des blancs vont s'installer, Riley va perdre patience, et moi, je vais me sentir mal. Pourquoi a-t-il fallu que je l'embrasse ? Pourquoi est-ce que j'ai fait ça ?

— Lily, tu m'écoutes ?

Je reviens à moi, Chace est en train de me regarder avec les sourcils froncés. Je remarque que nous sommes moins nombreux et pour cause, la majorité du groupe est déjà entrée dans l'hôtel.

— Tout va bien ? insiste-t-il.

— Oui.

— On y va ?

Il passe un bras sur mon épaule et nous entrons dans le bâtiment. À l'intérieur, des hommes armés sont en train d'effectuer un tri. Il y a les blessés et malades d'un côté, et puis les autres, à l'opposé. Iris se tient entre les deux groupes et prend la parole :

— Les blessés, vous attendez qu'on vous prenne en charge, les autres vous pouvez prendre l'escalier. Les clefs sont sur les portes mais vous êtes trop nombreux, alors il faudra partager vos chambres.

Les plus compétitifs se ruent déjà vers l'escalier mais ils n'ont pas l'air d'avoir compris, qu'ils trouvent ou non la clé en premier, ils partageront tout de même leur chambre avec quelqu'un. Chace doit penser à la même chose puisqu'il plisse les yeux et secoue la tête, exaspéré. Ces deux jours, il a été très prévenant à mon égard, il a pris soin de moi et se rendait utile dès qu'il le pouvait, ce qui n'était pas déplaisant en soi.

Arrivés au dix-huitième étage, j'ai plus que jamais mal aux jambes et les muscles en feu, je crois que je suis incapable de faire un pas de plus. Alors que je me trouve dans un long couloir moquetté et que j'entends les cris de joie de ceux qui viennent de trouver une chambre et le confort, je croise Jared. Il nous fait une accolade à Chace et à moi, et nous offre un large sourire.

— Alors, on vous quitte deux jours et c'est le chaos ? demande-t-il taquin. Lily, si tu cherches Riley, il est en cent quatre-vingt-un.

La boule qui me compressait déjà le ventre se fait de plus en plus présente. Un coup d'œil circulaire m'indique que la chambre de Riley est juste sous mes yeux. Je m'en approche tandis que Chace raconte à son ami comment il nous a fait sortir. Je toque à la porte, j'attends, mais je n'entends rien. J'appuie sur la poignée de la porte et la pousse, je me retrouve dans une chambre très chaleureuse, rien à voir avec tout ce que j'ai connu jusqu'ici. Et puis mon regard tombe enfin sur Riley, il est allongé sur son lit, un bras sous sa tête, l'autre sur son ventre qui se soulève au gré de sa respiration.

J'hésite à le réveiller. Peut-être que je devrais simplement m'en aller. Non. Je referme la porte et m'assieds au bord du lit. Je l'observe, j'avais oublié à quel point il est beau. Il a l'air tellement paisible, là, à dormir que j'ai envie de le réveiller. Je pose une main sur son bras et le secoue doucement. Il murmure quelque chose d'inaudible et continue de dormir, alors je le secoue plus fort et cette fois, il ouvre les yeux.

Au début, il a une mine fatiguée, il a les yeux de celui qui vient de se réveiller. Et ensuite, il les écarquille et se redresse pour s'asseoir à mon niveau.

— Lily ? demande-t-il l'air de ne pas y croire.

Il a l'air heureux, mais cette émotion est vite balayée et remplacée par de la colère. Du moins, ça y ressemble, je ne comprends pas.

— Quoi ? je demande.

— Rien.

— Alors pourquoi tu fais cette tête-là ?

— Je suis en colère, avoue-t-il.

Je ricane, mais son regard est bien sérieux. Quoi ? En colère, pour de vrai ? Je n'ai rien fait à part survivre ces derniers jours. Je ne mérite pas sa colère.

— Pourquoi tu ne m'as pas dit que c'était le sang d'Austin ?

Je lis une vraie incompréhension dans ses yeux qui sont désormais bien sombres, il se sent trahi et je le comprends. Mais Riley est mature — du moins j'ai envie d'y croire —, il devrait réussir à mettre ses différends de côté pour comprendre que c'était une question de vie ou de mort. Austin était le seul donneur potentiel.

— Parce que je savais que tu aurais cette réaction, je réponds.

— Le sang d'Austin, putain, tu te rends compte ? C'est le sang de son père, c'est dégueu ! Et vous avez vérifié s'il n'était pas porteur de maladies, au moins ?

— Ne sois pas si dramatique, je réponds en levant les yeux au ciel. Tu viens de l'Asile, tu sais très bien que personne n'a de maladies. C'était une question de vie ou de mort. Tu aurais préféré être mort qu'avoir une quantité infime du sang d'Austin ? T'es ridicule, Riley !

Il secoue la tête d'un air déçu.

— Ok mais simplement, tu aurais dû me le dire. Je pensais qu'on se faisait confiance, qu'on était une équipe, toi et moi. C'est ce qui me fait le plus de mal, en fait.

— Je savais que tu aurais refusé son sang et je ne pouvais pas envisager de te perdre.

C'en est trop, les larmes me montent aux yeux, j'aimerais parfois qu'il ne soit pas si intense dans ses réactions. Je comprends le problème et je sais que le mensonge est plus douloureux que de savoir qu'il a le sang d'Austin en lui, mais j'aurais aimé qu'il soit simplement reconnaissant pour la chance qu'il a eue. Je me lève, je suis sûre qu'on a besoin de moi ailleurs. Riley en fait de même, bondissant presque de son lit. Il vient se planter devant moi, me bloquant le passage.

— Attends !

— Quoi ?

— Ne pars pas. S'il te plait. Je suis désolé.

Riley qui s'excuse aussi facilement, c'est presque irréel. Je plonge mon regard dans le sien qui est redevenu bleu, sombre mais pétillant à la fois. Il a l'air de cogiter intensément, son regard se balade partout sur mon visage, il a l'air fou. Ses iris viennent se focaliser sur ma bouche dont il s'approche dangereusement. En même temps, sa main passe derrière ma nuque qu'il parcourt délicatement du pouce. Il se penche vers moi, je ne recule pas, puisque c'est ce que je veux plus que tout. Lorsque ses lèvres se posent sur les miennes, la boule qui logeait dans mon ventre se dissipe. Lorsqu'il m'embrasse avec plus d'ardeur et me plaque contre le mur, faisant tomber un cadre au sol, je sens son sourire contre mes lèvres et je sens aussi que mon cœur tambourine à une vitesse folle. C'est tout ce qui me manquait.

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