Kiara
Deux ans et demi plus tard.
— Kiara, tu as deux minutes ? demande Kessy en passant la tête dans l’encadrement de la porte.
Je relève à peine les yeux de mon carnet à dessin, le crayon encore entre les doigts, les traits d’encre noir et gris s’étalant sur la page comme une peau qu’on marque. L’odeur du salon me revient par vagues : désinfectant, encres fraîches, cuir des fauteuils, et ce mélange de café froid et de parfum sucré que les clients laissent derrière eux sans s’en rendre compte.
Je jette un coup d’œil à l’horloge murale, juste au-dessus des étagères remplies de cartouches, de gants et de flacons alignés au millimètre.
— Oui, ma cliente arrive dans dix minutes. Un problème ?
— Mathilde est là, répond Kessy. Tu sais, je t’en ai parlé pour le poste de secrétaire. Tu peux la recevoir quand ?
Je repose mon crayon sans précipitation, me redresse dans ma chaise roulante en cuir noir, et j’ajuste machinalement la manche de mon sweat taché d’encre. Le néon au-dessus de moi grésille doucement, projetant une lumière blanche un peu agressive sur les murs recouverts de flashs tatouages, de croquis, de projets commencés et jamais abandonnés.
— Maintenant. Fais-la entrer.
Kessy reste une seconde dans l’encadrement, les bras croisés, les yeux plissés comme si elle sentait déjà que ça allait déraper.
— Sois sympa, hein.
Je relève un sourcil, puis je lui adresse un sourire en coin avant de lui lever un majeur parfaitement assumé. Elle éclate de rire, m’envoie un baiser théâtral du bout des doigts et disparaît dans le couloir. Je la regarde partir en souriant. J'adore cette nana. On s’est rencontrées pendant la formation tatouage, entre les aiguilles qui tremblent et les premières erreurs qu’on essaie de ne pas montrer. Depuis, elle est restée. On ne se quitte plus. Elle parle trop, elle rit fort, elle arrive toujours en retard parce qu’elle s’arrête discuter avec les clients comme si elle connaissait leur vie entière en cinq minutes. Elle a un an de plus que moi. Grande, brune, pulpeuse, les yeux bleu nuit qui accrochent la lumière comme une provocation permanente. Rien ne la gêne. Rien ne la choque. Elle a ce genre d’énergie qui remplit une pièce même quand elle se tait, ce qui arrive rarement. Et surtout, elle a accepté de bosser ici avec moi quand j’ai ouvert mon salon de tatouage. On forme un duo qui ne devrait pas fonctionner… mais qui tient debout.
Kessy revient avec une femme derrière elle. Petite blonde, lunettes fines, chemise trop bien repassée pour un endroit comme celui-ci, dossier serré contre elle comme une armure. Elle s’avance avec des pas mesurés, un peu trop prudents, comme si elle marchait dans un terrain inconnu. Elle me tend la main.
— Bonjour Madame Williams. Ravie de vous rencontrer. Votre salon est magnifique… et j’adore le nom. Vous savez que le chiffre 4 est aussi mon préféré ?
Je la fixe. OK. Ça commence mal. Très mal.
— Je déteste le 4. C’est un putain de chiffre de merde.
Elle se fige net. Sa main retombe contre son dossier, ses doigts blanchissent, et elle recule d’un demi-pas comme si je venais de la gifler sans la toucher. Ses yeux s’agrandissent derrière ses lunettes, elle bafouille une excuse incompréhensible, une succession de mots trop rapides pour avoir du sens. Dans son dos, Kessy mime clairement l’acte de m’étrangler en silence.
— Kiara ! Tu déconnes !
Je passe une main dans mes cheveux, agacée contre moi-même. Oui OK ! Je vais être plus sympa. Je me lève de ma chaise, le regard encore posé sur la nouvelle venue, qui n’ose plus avancer d’un centimètre.
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BRISÉE
Romansa[ En réécriture : 44/61 ] Une rencontre épique dans un couloir le premier jour des cours, check ✔️ ! Foncer dans un beau gosse aux yeux océan qui est aussi le capitaine de l'équipe du bahut, check ✔️! Manquer de se faire virer à cause de sa grand...
