Pourquoi une deuxième planète ?
Nous pouvions tout faire. Nous aurions pu créer une variation infinie de mondes d'une infinie complexité. Nous aurions pu créer un monde différent pour chacun d'entre nous. Nous aurions pu descendre dans nos rêves et oublier l'avenir de l'humanité.
Mais au fond, même si l'histoire humaine n'avait consisté qu'à toujours se détacher, se séparer d'elle, pour vivre dans notre propre univers de brique, de béton, d'acier et de plastique, pour vivre entourés de notre société, de nos histoires, de nos livres et de nos écrans... eh bien, nous regrettions la Terre. Nous l'aimions toujours. Et chaque dune, chaque montagne, chaque plaine d'Avalon était un hommage à la planète qui nous avait nourri, et que nous avions dévoré.
Wos Koppeling, Journal
« Je m'appelle Fulbert,
Fulbert-Hubert d'Embert ;
Embert et contre tous !
Tel est mon cri de guerre.
Lorsqu'un démon hagard
Souscrit ses noirs desseins,
Je fronce du regard :
Il Embert ses moyens.
Mais sachez, gente dame,
Derrière mes grands airs,
Et ma moustache fière,
Je suis conteur dans l'âme. »
Morgane applaudit vaguement ; Fulbert esquissa un salut et rattacha sa guitare sur le dos du cheval. Au moins, elle avait désormais une petite idée de ce à quoi le trouvère occupait ses journées de voyage ; il révisait un répertoire aussi fourni qu'une bibliothèque de musée, et improvisait en chanson des commentaires sur le temps qui passe, les nuages en forme de chapeau, ou un caillou dans sa chaussure.
Ils traversaient un bois de conifères ; chaque pas dans les aiguilles soulevait une odeur tenace de pins. Les arbres formaient une foule compacte, mais ils se tenaient droits, serrés et sévères, comme une manifestation d'avocats. Une vallée s'ouvrit bientôt devant eux, vaste plaine herbeuse où paissait une poignée de moutons, cernée par une ligne de formations rocheuses imposantes. Plus loin, les sommets montagneux semblaient se dissoudre en fumée bleue.
D'un geste, Fulbert orienta son regard sur la droite. À quelques kilomètres à peine, une ville fermait la vallée. Morgane y devina deux structures entremêlées. En premier lieu, une sorte de barrage massif, haut de cent mètres au moins, qui bouchait un col escarpé. Il était assemblé en pierres de dix mètres de large, au minimum ; c'était une construction des Précurseurs. Cinq siècles d'histoire humaine étaient ensuite venus se déposer sur cette muraille. Une myriade d'escaliers et d'ascenseurs ingénieux avait colonisé sa surface, tels d'immenses branches de lierre ; en hauteur, une deuxième muraille de taille humaine, flanquée de cinq tours imposantes, formait une forteresse sans point faible, à la Vauban, qui dominait toute la région d'une puissance indisputable. Plus bas, des quartiers d'habitations s'étaient greffés les uns après les autres, où régnait tout le désordre et l'agitation que l'on attend d'une ville humaine.
« Voici Vlaardburg » présenta Fulbert.
Tencendur lui donna un petit coup de tête et il s'empressa de lui fournir un nouveau chardon à mâcher.
Le Paladin, qui devait avoir effectué le trajet deux ou trois fois, avait bien calculé le moment de leur arrivée. Le disque solaire avait à demi disparu à l'Ouest, sur leur gauche, et une marée de feu semblait s'être répandue sur la plaine, dont les graminées ondoyaient sous la brise. Les tours de la forteresse de Vlaardburg s'illuminèrent alors les unes après les autres, comme des phares dans la nuit ; des guirlandes de lucioles jaunâtres descendirent le long de l'antique muraille, et suivirent les artères de la ville.
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Mû
Science FictionAprès cinq cent ans passés à veiller les ruines de la Terre, l'Ase Morgane est appelée en mission sur Avalon. Mais le monde errant, refuge des espoirs de l'humanité acculée, a bien dévié de sa route. Les administrateurs du système sont introuvables...
