Pourquoi ?
Cet ultime glyphe gigantesque, inscrit sur le soleil, était peut-être une question que se posait encore SIVA. Mais pas elle.
La tête du Dragon, un assemblage de cristal de la taille d'une montagne, traversa la barrière du rêve. Celle-ci remuait comme la surface fragile d'une bulle de savon. Il se tenait à mi-chemin, à moitié dans le ciel d'Avalon, à moitié à l'extérieur, lorsque ses griffes plongèrent dans la surface du soleil.
Ce dernier était un disque de sirop visqueux, épais, qui emprisonnait ses lames et les dévorait comme de l'acide. L'ultime glyphe tracé au fusain noir se dispersa comme une figure de mousse à la surface d'un cappuccino.
Le Dragon lutta avec rage, reformant aussitôt les griffes et les bras qui fondaient dans ce lac de peinture blanche. Chaque coup projetait des éruptions visibles de la surface d'Avalon, et le monde était balayé d'arc-en-ciels somptueux, car la lumière du soleil se fracassait sur sa forme cristalline comme sur un million de prismes.
À force de creuser, et malgré cette mélasse blanchâtre qui reprenait sans cesse sa forme, le Dragon finit par forer un puits profond de centaines de kilomètres. Son regard perçant, qui passait par chaque facette de son corps minéral, aperçut une arête noire, comme la carapace d'un insecte qui tentait de s'enfuir dans la boue. Indifférent à la morsure du soleil, le Dragon continua de creuser.
Le dernier lien avec SIVA, le dernier lien avec la Terre, se trouvait ici.
Ses griffes s'enroulèrent autour de ce minuscule caillou. Il le tira à lui, mais l'effort lui brisa le bras. Alors le Dragon abandonna tous ses membres secondaires qui luttaient contre ce tourbillon de mélasse. Les millions de tonnes de cristal convergèrent sur son corps serpentin ; sa tête aveugle grossit et se fendit d'une large gueule, qu'il plongea sur la pierre noire.
La lumière liquide du soleil entra dans sa gorge et le brûla de l'intérieur.
Ses dents se brisèrent sur la surface lisse de la pierre. Il s'y reprit, l'avala toute entière, et tira sur les câbles invisibles qui la maintenaient dans l'architecture du soleil. Ce dernier se reformait autour de lui, l'emprisonnant dans sa poix collante et fétide. Il s'arc-bouta contre le soleil pour s'en extraire ; des rangées d'écailles furent arrachées de son corps. Mais il n'était fait que d'écailles.
Sa tête surgit de la surface dans un ignoble remous. Celle-ci se reforma péniblement, et sur les ridules concentriques qui persistaient, réapparut le dernier message de SIVA pour Avalon, comme une tentative désespérée de reprendre contact après un premier rendez-vous raté.
« Pourquoi ? »
Un remous était en train de naître au centre du soleil, comme si quelque chose aspirait sa substance, et le glyphe se déforma jusqu'à en devenir illisible.
Mû refusa de répondre. Le Dragon de Cristal refermait sa mâchoire, tel un serpent gobant un œuf ; ses lèvres étaient scellées. Il écrasa la pierre de toutes ses forces. Lorsque celle-ci se brisa enfin, la tension accumulée traversa son corps de part en part. L'onde de choc secoua sa surface et projeta sur Avalon une tempête de couleurs. Le Dragon se brisait en millions d'éclats de verre.
Un instant, Mû se vit flotter en impesanteur, au-delà des frontières d'Avalon, entourée de cascade de cristaux acérés qui déformaient la lumière. Si elle vivait encore, si elle existait encore ici, c'était parce qu'elle était elle-même le support de la Simulation, ou du moins une extension.
Un fragment d'obsidienne flottait à côté d'elle, une petite tablette qui semblait porter des inscriptions. Elle s'en empara, écartant les cristaux comme des rideaux de perles, et lut :
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Mû
FantascienzaAprès cinq cent ans passés à veiller les ruines de la Terre, l'Ase Morgane est appelée en mission sur Avalon. Mais le monde errant, refuge des espoirs de l'humanité acculée, a bien dévié de sa route. Les administrateurs du système sont introuvables...
