"C'est quoi ce resto au fait ? avais-je demandé.
- Je sais pas, un nouveau truc vers la place Plum', L'atelier Medicis, assez raffiné d'après ce que j'ai lu. On verra bien, il a dit qu'il nous invitait !
- Avec tout ce qu'on a appris, ma vieille, il est carrément possible de bien se marrer ! "
En riant, nous étions parties à pied. Le restaurant n'était pas très loin de chez moi. Célia et moi avions sorti le grand jeu : robes, talons, coiffures et maquillage impeccables. En arrivant aux abords du restaurant, pas de trace de nos deux cavaliers, mais à peine avions nous traversé la rue qu'il étaient sortis d'une imposante voiture noire, l'Audi dont m'avait parlé Julien.
Nous avions échangé un regard complice, et un sourire railleur, devant cette étalage ostensible de fortune.
Ils nous avaient rejointes et Célia avait fait les présentations. Nous les avions observés tandis qu'ils entraient devant nous dans le restaurant pour convenir de la table avec le serveur, et qu'une hôtesse prenait nos manteaux pour les mettre au vestiaire.
Stanis était réellement un très beau mec, et je comprenais qu'elle ait craqué aussi facilement. Il se dégageait de lui quelque chose de très charnel, une nature animale saillante, qui émanait de ses yeux, de sa posture peut-être, de ses mouvements, souples et rapides. Il me faisait penser à un loup, un chef de meute orgueilleux et hardi, mais qui malgré cet aplomb reste sur le qui-vive, aux aguets, attentif aux menaces... et concentré sur ses proies. Il était habillé avec élégance et simplicité, jean noir, chemise blanche, et veste de cuir. Ses cheveux très noirs étaient attachés et son visage fin, presque féminin, un visage de prédateur, était étonnamment avenant.
Mais le vrai carnassier, c'était Armand. Cheveux courts en arrière, sourire ultra-brite, yeux brillants de convoitise. Il m'avait immédiatement paru antipathique.
"Non mais Célia, t'as vu ce mec ! C'est juste absolument, rigoureusement, exactement IMPOSSIBLE ! C'est tout ce que je déteste ! Un petit arriviste prétentieux et vulgaire. Un connard d'école de commerce qui n'a pas ouvert d'autre bouquin que "comment faire du fric en dix leçons" !
Il était objectivement plutôt agréable à regarder, mais son côté bourgeoisie possédante, finance mondialisée et costume italien trop serré, ce n'était vraiment pas mon truc. Comment se faisait-il que ce mec ait été acheter cette chapelle en ruine ? Ce n'était certainement pas par amour de l'art.
Nous nous étions approchés de la table. Le champagne avait été servi, et une assiette d'amuse-bouches particulièrement appétissante était posée à notre intention. Célia avait raison : au moins nous allions pouvoir boire et manger aux frais du prince.
Stanis était en face de moi, à côté de Célia, et Armand à ma droite. Le repas était délicieux, et nous avions parlé de choses et d'autres. La conversation avait d'abord tourné autour de Tours, de son université, et des comparaisons avec d'autres villes plus grandes. Et puis Armand s'était mis à parler de ses voyages, de manière assez ennuyeuse d'ailleurs, et Stanis, de son côté, écoutait et observait. Il n'intervenait que pour rectifier des détails touristiques, et j'avais remarqué que le bavardage sans fin d'Armand lui paraissait aussi assommant qu'à moi. Des yeux levés au ciel, des soupirs agacés. Célia avait parlé de l'Espagne et du village de ses grands parents, un bijou d'architecture paysanne catalane. J'avais un peu évoqué ma thèse, mais sans m'appesantir. Je ne souhaitais pas qu'il sachent trop de moi, je préférais les laisser parler.
J'avais aussi surpris des gestes dissimulés entre Célia et Stanis. Il avait perçu mes coups d'œil sur ces jeux de mains complices, et ses prunelles bleues s'étaient alors posées sur moi. Dures et impudiques. Je m'étais immédiatement sentie comme déshabillée par ce regard indécent. L'espace d'une seconde, il m'avait rappelé Axel. Une impression fugitive et imprécise. Mais j'avais baissé les yeux, et sans doute un peu rougi. Cette confusion étrange avait agi comme par magie sur mes sens, et une pointe de désir avait traversé le bas de mon corps. Stanis avait alors esquissé un sourire, et j'avais deviné qu'il glissait sa main plus haut sur la cuisse droite de Célia, que je voyais sombrer dans l'ivresse et le plaisir, les paupières mi-closes. Son regard sur moi s'était accentué, et avait glissé de mes yeux à ma bouche, puis à mes seins, pour revenir à mon visage. J'en avais été charnellement troublée.
Armand monologuait sur les exportations bulgares dans le secteur minier et ne semblait rien remarquer. J'avais décidé de l'interrompre.
"Et du coup, toi qui voyages au quatre coins du monde, qu'est ce que tu fous ici à Tours ? C'est pas vraiment une plate-forme du commerce mondial, si ? Tu dois t'y morfondre...
- Ma famille est d'ici. Mon oncle habite le château familial, au milieu des vignes. J'aime bien venir de temps en temps. Et faire découvrir la gastronomie et le vin à mes nouveaux amis. Et puis j'ai beaucoup de souvenirs ici. Contrairement à ce que tu crois, je ne suis pas qu'un connard de capitaliste vulgaire. Parce que c'est ce que tu crois non ?
- J'en sais rien. C'est ce que tu montres."
Je regrettais de l'avoir attaqué un peu gratuitement avec mon ironie. Il était clair qu'il n'avait pas vraiment d'humour, pas celui-ci en tout cas, et je l'avais sans doute piqué au vif.
"Ouais c'est ça. Pour une petite intello qui doit se branler sur les Inrocks et France Culture, je suis le mal incarné, c'est ça ?
Là, il devenait carrément agressif. J'avais regardé Célia, qui me faisait des signes interrogateurs. Stanis se contentait de sourire, et avait resservi du vin à tout le monde. Visiblement, il s'amusait de cet échange houleux.
" Ça fait longtemps que je n'ouvre plus les Inrocks, mais c'est vrai, j'aime bien France Culture. D'ailleurs tu devrais essayer, tu apprendrais sans doute des trucs. Tu sais ce que c'est au moins, le mal incarné ? Je peux t'indiquer deux-trois philosophes qui pourraient t'instruire un peu.
- Va savoir. Tu as peut-être raison. Le mal incarné c'est peut-être effectivement moi. Ou Stanis."
Il avait levé son verre, pour trinquer avec lui.
"Stanis, mon pote, nous sommes le mal. Le MAL ! "
Et tous les deux étaient partis dans un grand éclat de rire.
"Bon allez, on a tous trop bu, on finit la soirée à l'Excalibur !" avait fini par dire Célia.
VOUS LISEZ
Le clavier vampire
Paranormal" Qu'est-ce que tu es ? - Je suis ce que je suis." Fantastique et érotisme, histoire et secrets, se croisent dans le récit vénéneux d'un amour incandescent, où rêves et réalité se chevauchent dans une atmosphère de fièvre nocturne. Attention, de no...
