Cette nuit avait été la plus reposante depuis que j'avais rencontré Axel. Un sentiment d'apaisement, de quiétude avait fait disparaître une partie de l'agitation qui m'avait absorbée ces derniers temps. Les choses ne m'apparaissaient plus aussi confuses, moins incertaines.
J'avais accepté. J'avais accepté d'entendre ce que me hurlait mon corps. Le lien avec Axel était incontestable, il était réel. Il existait. Même s'il avait défié ma raison, il existait. Comme la broche, comme le paon, comme la jouissance prodigieuse que j'avais éprouvée lors de cette nuit de fusion absolue de nos atomes. Et d'une manière inexplicable, un amour mystérieux, différent, avait germé de cette rencontre sur Tchatmania.
Je lui appartenais, et il m'appartenait en retour. Étrange attachement.
Et qu'était-il ? Un vampire ? Non, bien sûr. Il avait ri de cette idée. J'avais senti ses dents plonger dans mon cou. Mais les crucifix, l'ail, les pieux, les cercueils... Sans parler des romans pour collégiennes. C'était ridicule.
Il était autre chose. Une autre de ces chimères qui m'occupaient tant autrefois. Quelques jours auparavant. A peine. Tout ceci me paraissait très loin maintenant. La thèse, les recherches, le professeur Brunelli, les étudiants de première année... Pourtant, mon cerveau me disait que je tirerais profit d'une petite parenthèse dans mes manuscrits médiévaux.
Un grand nombre d'ouvrages enluminés et de documents anciens étaient aujourd'hui numérisés et disponibles sur internet pour qui savait les chercher. Les universités et les bibliothèques s'y mettaient, proposant ainsi une diffusion inédite des idées et des richesses des hommes du passé. Leurs manières de penser, d'écrire, de partager, de travestir la vérité, de trahir parfois, de rire aussi. Leur esprit. Leur imaginaire. Leurs visions. Leurs croyances. Leurs peurs. Leur folie. C'était ce qui me passionnait dans ma recherche. C'était un travail méticuleux et rébarbatif, pour ceux et celles qui s'occupaient de scanner ou photographier les œuvres, mais cette transmission nouvelle, qui permettait à tous d'accéder à des manuscrits pour lesquels il aurait autrefois fallu parcourir des centaines de kilomètres, présenter des accréditations, se munir de gants de coton blanc, pour ne pas risquer d'abîmer les précieux parchemins, me rappelait presque le bouleversement induit par l'invention de l'imprimerie au début de la Renaissance. Les textes et les images pouvaient se répandre, se partager, être mis en relation comme jamais auparavant.
J'avais allumé mon ordinateur et m'étais connectée sur un site de médiévistes passionnés, echosdumoyenage.fr, pour consulter les bibliographies déjà présentes et trouver des pistes. Alors que je commençais à sonder les tréfonds du forum, mon portable s'état mis à vibrer.
Célia.
Il était très rare qu'elle m'appelle. Nous préférions les textos ou les mails. Nos échanges s'étaient distendus ces derniers temps, et j'aurais dû être ravie de voir son nom s'afficher sur l'écran. Mais ma brève entrevue avec Stanis me mettait tout de même assez mal à l'aise vis à vis d'elle. Je ne lui avais évidemment rien dit. Je regrettais ce qui s'était passé. Il n'y avait pas eu grand chose, mais ce n'était finalement pas très réglo de ma part, et j'avais un peu honte de m'être laissé séduire aussi facilement par ce mec. Je devais admettre que je l'avais un peu fuie. Et c'est avec une inquiétude coupable que j'avais décroché.
"Hey Cel, ça va ? Alors t'étais passée où ? Je pensais que tu m'avais oubliée ! Comment ça se fait que tu m'appelles ?"
Une voix un peu cassée, que je ne reconnaissais qu'à moitié m'avait répondu. Comme si elle avait beaucoup bu et fumé, ou comme si elle avait pleuré.
"Hey hey hey...! Jeanne, ma caille. Ça roule ? Moi super nickel ! C'est vraiment l'éclate totale avec Stan. Ouais, carrément génial !"
Cet enjouement était tout sauf naturel. Je la connaissais et je voyais bien que quelque chose n'allait pas. Ça ne lui ressemblait pas. Je me demandais s'il lui avait parlé de moi. Ou si elle avait appris que nous nous étions vus par une connaissance à elle qui nous aurait surpris au salon de thé. J'essayais de visualiser ce moment et les personnes présentes dans la salle. Est-ce que je me serais laissé aller au point d'attirer l'attention des autres clients ? Il m'avait pourtant semblé que notre table était plutôt isolée et cachée. Il ne fallait pas qu'elle sache.
"T'es sûre que ça va ? Tu ne m'appelles jamais d'habitude...
- Ouais ouais ouais ouais ! Hum, ça te dirait un café d'ici, genre 20 minutes ? J'ai un trou dans ma matinée, là, alors je me suis dit que bon, on pourrait en profiter pour se raconter nos histoires de cul !"
Un trou dans sa matinée... Bizarre. Elle n'avait que des trous puisqu'elle avait la chance de pouvoir consacrer tout son temps à sa thèse sur le cinéma espagnol... Elle était partie dans un rire que je n'avais que rarement entendu. Un rire de tristesse, un rire qui n'en était à l'évidence pas un.
"Mais bien sûr ma chérie ! J'ai plein de trucs à te raconter ! Tu veux passer ? C'est plus simple, non ?
- Mais oui, super idée ! Dis, en fait je ne suis vraiment pas loin de ton appart, donc du coup... Bah je peux passer tout de suite.
- Ouais quand tu veux. Dans dix minutes, ça va ?"
Et j'avais à peine fini ma phrase que l'interphone s'était mis à sonner. A toute vitesse, j'avais tenté d'élaborer mensonges ou confessions contrites, en fonction de ce qu'elle allait me dire.
Célia était entrée dans l'appartement. Elle me semblait amaigrie. Sa peau était très blanche et ses yeux légèrement cernés. Ses lèvres avaient perdu de leur vermeil, elles étaient presque aussi pâles que sa peau. C'était un choc.
"Célia, viens vite t'asseoir ! Je vais refaire du thé, tu prends un petit déj' avec moi, hein ? j'ai des tartines, du beurre et de la confiture ! Je dois même avoir un fond de nutella qui traîne.
- D'accord."
Elle s'était installée dans le canapé, et j'avais ressenti comme une grande lassitude chez elle, une grande fatigue dont elle aurait eu besoin de se délester.
"Jeanne, il faut que je te parle d'un truc. C'est super bizarre avec Stanis.
- Comment ça, super bizarre ?
- J'en sais rien. On ne parle pas des masses. Il reste assez distant en fait. Par contre au pieu, il se déchaîne comme un malade ! Au début, j'adorais ça, mais là, j'en peux plus.
- Alors ça, c'est bien la première fois que je t'entends me dire que tu te lasses d'un super coup !
- C'est pas vraiment ça. A chaque fois qu'on baise, je prends un pied que t'imagines même pas. C'est dingue. Mais il y a autre chose, que je n'arrive pas vraiment à décrire ou définir. J'adore, et en même temps, il y a ce truc qui me dérange.
- Tu serais pas en train de tomber amoureuse de lui, tout simplement ? Et tu sais que c'est pas le genre de mec à s'attacher, alors tu es mal parce que tu te dis que tu vas te prendre une grosse gamelle ?
- Peut-être. Je ne sais pas si j'en suis amoureuse, mais c'est clair que j'ai comme le besoin de le voir tout le temps. Ces séances de cul avec lui, c'est devenu une vraie drogue dure, si tu veux tout savoir. Il lui suffit de me regarder pour que je mouille comme une folle. Et si je ne le vois pas, je me sens super mal, comme une junkie en manque, quoi... Chez moi, je pourrais passer mon temps à me caresser. Je me suis acheté des super sextoys, d'ailleurs, je te montrerai. Je suis incollable sur toutes les marques et modèles de vibros."
Nous avions ri toutes les deux.
"Jeanne, je ne sais pas ce que j'ai. J'en suis au point où je peux aller me masturber dans les toilettes d'un resto s'il est un peu en retard, tu vois.
- Waouh. Eh ben, tu devrais aller voir Bastien à Lyon, il serait ravi de te trouver dans un tel état d'excitation !"
Je plaisantais bêtement, mais je voyais bien qu'elle était sérieuse, et qu'elle souffrait jusque dans sa chair de cette libido effrénée.
"Et puis quand on baise, c'est top. Mais après, je suis dans un état de fatigue incroyable. Un épuisement qui dure des heures. J'ai l'impression que ça me consume littéralement. C'est presque comme si j'étais ensorcelée par ce mec."
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Le clavier vampire
Paranormal" Qu'est-ce que tu es ? - Je suis ce que je suis." Fantastique et érotisme, histoire et secrets, se croisent dans le récit vénéneux d'un amour incandescent, où rêves et réalité se chevauchent dans une atmosphère de fièvre nocturne. Attention, de no...
