54 : Le diable aux trousses

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Quatre heures de l'après midi. Je m'étais réveillée comme sonnée, paralysée, sidérée. En décrochage absolu face au réel. Le corps anesthésié. L'esprit engourdi. Comme sous la chape de plomb d'une affreuse gueule de bois.

J'étais à nouveau chez moi. Seule dans mon appartement. Un espace familier, rassurant. Allongée dans mon lit, en pyjama.

Incapable de dire comment je m'étais retrouvée là. Incapable de dire ce qui était de l'ordre du rêve, de la fiction, du délire, et ce qui s'était effectivement passé. Pourtant rien ne me paraissait étrange. Tout me semblait concevable. Et en même temps inconcevable.

J'essayais de me raccrocher à des choses tangibles. Je m'étais levée, le dos endolori, des bleus sur les genoux. La certitude dans ma chair d'avoir fait l'amour. Brutalement.

J'y penserais plus tard. J'avais besoin de me rattacher au quotidien. A la vie la plus ordinaire.

J'avais pris un thé, un doliprane et une douche brûlante pour m'aider à sortir de ma torpeur. J'avais sorti mon téléphone de mon sac. Julien avait tenté de me joindre sept fois, sans laisser de message vocal. Il m'avait laissé trois textos, et un MMS.

J'ai trouvé des trucs. C'est du délire. Il faut qu'on en parle ! Rappelle-moi.

Des choses dingues à te montrer ! Rappelle !

Jeanne, réponds-moi, putain !

L'image envoyée était la photo d'un article de journal dont je ne pouvais voir la date, mais qui d'évidence n'était pas vraiment récent. Le texte était tronqué, mais le cliché jauni, sous-titré "Monsieur et Madame Berthaud lancent un avis de recherche pour retrouver leur fille Stéphanie" était nettement reproduit. Stéphanie Berthaud. J'avais eu besoin de quelques minutes pour retrouver un semblant de concentration et des capacités de réflexion à peu près normales. Ce nom ne m'était pas inconnu. Mais oui ! C'était la fille dont Julien m'avait parlé. Au centre de la rumeur la plus excitante du lycée. La fille dont on racontait qu'elle avait été sacrifiée lors d'une messe noire à saint Firmin, quand le diable tenait cour. D'après lui, elle avait en réalité déménagé dans le sud de la France. Une légende urbaine séduisante, du sensationnel pour les gamins désœuvrés d'une ville trop tranquille. Du folklore adolescent. Et pourtant...

Les parents de la prétendue disparue semblaient être chez eux, ils étaient assis sur un canapé en cuir bleu marine, et ils brandissaient un portrait de leur fille, tenant chacun un des angles du cadre en bois blanc. A leurs côtés, installés autour de la table de salon, sur les fauteuils ou debout, quelques jeunes gens, sans doute des membres de la famille, des voisins ou des amis de Stéphanie, les accompagnaient dans leur peine et leur combat.

Pourquoi Julien m'envoyait-il cette photo en particulier ? Comment avait-il découvert ça ? Pourquoi n'avait-il pas su que la disparition était bien réelle ? Une explication aurait été plus simple. Je l'imaginais trépigner d'impatience en attendant mon appel, ménageant ses effets et dispensant les indices avec parcimonie.

J'avais zoomé sur la photo pour essayer de discerner plus de détails. Un intérieur de maison ordinaire, avec du papier peint saumon, rehaussé d'une frise fleurie à mi-hauteur, un carrelage beige au sol, et une plante verte sur le coin de la table basse en chêne, assortie au buffet qu'on apercevait derrière le groupe. On devinait le pavillon années 80 typique des lotissements de ces zones urbaines périphériques. Les visages des parents étaient fatigués. On imaginait la torture de l'espoir et l'inquiétude. Sur le cadre, se détachant sur un fond de verdure qui pouvait être le jardin familial, le joli visage de Stéphanie Berthaud, en chemisier vichy rose, était souriant. J'aurais dû y lire simplement de l'innocence, mais je ne pouvais m'empêcher de penser à tout ce que cette gamine de 16 ou 17 ans avait pu vivre pour en arriver à disparaître.  A la gauche du père, une fille brune, qui ressemblait énormément à celle du portrait. La sœur de Stéphanie, très probablement.  J'observais les visages des quatre autres jeunes de la photo. Parmi eux, un regard avait soudain retenu mon attention.  

Des yeux brillants, très légèrement cernés. Des traits réguliers, une mâchoire  arrogante, des cheveux blonds coupés court, une mèche retombant sur le front. Un simple polo Lacoste blanc sur un pantalon beige. C'était Armand de Rouvery. Cela ne faisait aucun doute. Il était plus fin que maintenant, plus juvénile évidemment, mais la photo devait avoir au moins une dizaine d'années.

Stéphanie Berthaud devait faire partie des trophées sexuels d'Armand au lycée. Peut-être plus, s'il avait des relations aussi rapprochées avec la famille. J'avais immédiatement appelé Julien.

"C'est de Rouvery, c'est ça ?

- Bon sang, Jeanne ! Pourquoi tu ne me réponds pas quand je te téléphone !? Tu te doutes bien que j'ai des choses urgentes à dire ! Oui, c'est lui ! Cette bonne vieille petite ordure. C'est dingue, en le revoyant aussi courtois au resto l'autre fois, j'avais presque oublié combien ce sale petit bourge était infect au lycée... Quand j'ai vu la photo, c'est tout de suite revenu !

- Et surtout, tu as oublié que cette pauvre fille a vraiment disparu ! Avec toutes les rumeurs que tu m'as racontées ! Non mais comment c'est possible, ça ?

- Écoute, le journal n'est jamais sorti. Et l'autre rumeur, le départ à Toulon, s'est répandue et... 

- Comment ça, le journal n'est jamais sorti ?

- Le journal dans lequel est paru cet article sur l'avis de recherche n'est jamais sorti. Il n'a jamais quitté l'imprimerie.

- C'est possible, un truc pareil ?

- Remuer toutes ces histoires m'a replongé dans les souvenirs du lycée. J'ai cherché dans les archives numérisées, mais ça ne remonte pas au-delà de 2003. Je suis descendu au sous-sol du journal, et j'ai gratté dans les archives, j'ai retourné des étagères entières et finalement, j'ai remarqué des cartons pleins de poussière et garnis du même numéro, daté du 24 mars 2001. L'article était dedans. Et sur chaque carton, une feuille scotchée avec le tampon du journal : "NE PAS DISTRIBUER".

- A la demande de quelqu'un forcément...

- Les de Rouvery faisaient partie du conseil d'administration du Courrier de Touraine... Ça aussi, je l'ignorais. C'est intéressant de fouiller le passé... J'ai vérifié les journaux de la semaine qui a suivi, et rien. Pas un mot sur Stéphanie. Juste une entrefilet dans le numéro du 25 mars : Suite à un problème technique survenu sur les presses de notre imprimerie, nous n'avons pas été en mesure de faire paraître le numéro du lundi 24 mars. Nous prions nos chers lecteurs et abonnés de bien vouloir nous excuser pour ce désagrément. "

Où était Stéphanie Berthaud ? Que lui était-il arrivé ? Était-elle vivante ? Avait-elle fui quelque chose ? Le diable peut-être...

La vérité correspondait probablement à la pire des hypothèses. J'avais la mort de Sophie en tête. Et je savais que les histoires étaient liées.




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