37 : Repentance

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En sortant de l'appartement de Célia, je titubais presque. Je me sentais hébétée, mais encore vibrante, mon sang fourmillait dans mes membres, transformant mes veines en fleuves électriques.  

J'avais fait quelques pas dans la rue, respirant l'air encore frais du début du printemps. Bizarrement, garée en face de l'entrée de l'immeuble, j'avais revu la Polo noire, et sa fumée blanche qui sortait par la vitre de la portière du conducteur. Je m'étais demandée si je ne l'avais pas rêvée devant chez moi, si elle n'avait tout simplement pas été là depuis le début... J'avais à peine conscience du temps qui avait pu s'écouler depuis que j'étais arrivée. Quelle heure était-il ? Le soir tombait, peut-être même la nuit. Une enseigne de pharmacie clignotante à l'angle d'une rue, faisait alterner une croix verte, la température extérieure, et l'heure. Elle indiquait dix-huit heures quarante six et il faisait seize degrés. J'avais fermé un peu plus la veste noire que j'avais heureusement eu la bonne idée d'emporter avec moi. 

Je ne savais plus où j'en étais. J'étais déboussolée. Qu'avais-je fait, au juste ? Avais-je à nouveau rêvé ? En sentant mes vêtements, j'avais constaté qu'ils étaient imprégnés de l'odeur d'encens qui emplissait l'appartement. Et ma bouche était encore emplie du goût de Célia. Quelle folie. Le champagne ne pouvait pas être la seule explication de ce glissement dans le fil des événements. Stanis avait un véritable pouvoir sur moi. Un pouvoir sexuel redoutable. Aucun homme avant n'avait bouleversé ainsi ma libido. Et pourtant nous n'avions même pas couché ensemble. 

J'en venais à envier Célia d'avoir accès à plus, à sa peau, à ses étreintes, à son sexe. Des images inondaient mon cerveau, se superposant aux arbres, au boulevard, à la circulation. Stanis entre ses cuisses cuivrées, s'enfonçant profondément en elle. Stanis empoignant ses reins, et la pénétrant dans de grands claquements. Stanis debout devant elle, baisant sa bouche, la tête renversée en arrière. Je le voyais nu, puissant. J'entendais des plaintes, des cris obscènes, des sons spongieux, des bouillonnements de fluides, de sperme, de cyprine, de sang. Graduellement, au visage de Célia se substituait le mien. C'était moi qui suppliais, qui implorais, qui criais grâce. Je me mordais les lèvres pour ne pas sombrer dans ces visions. J'avais envie de faire demi-tour pour me jeter entre ses mains, entre ses crocs...

Non. Aucun homme ne m'avait ébranlée ainsi.  Aucun sauf Axel. Evidemment. Derrière l'écran. D'abord. Puis au plus noir de la nuit. Brutalement, l'idée de l'avoir trompé, de l'avoir renié, de le trahir à chaque pensée s'était imposée à moi. Un sentiment confus de honte avait succédé à ce vertige sexuel. Une douleur avait transpercé mon ventre comme si j'avais reçu un coup de couteau. Qu'avais-je fait ?

Axel était au centre de mes pensées quelques heures auparavant, et en une après midi, Stanis avait noyé cette idée fixe, avait englouti mon obsession sous des torrents d'un autre désir charnel, remplaçant presque ce lien profond par le mirage du sexe brut. 

Au fond, je pensais qu'Axel ne m'en voudrait pas. Il était loin des conventions et de la morale. Lui aussi prêchait le plaisir, exaltait la jouissance. Mais je craignais d'avoir brisé quelque chose entre nous, en laissant Stanis s'insinuer au sein de notre cocon, en laissant se déchirer la membrane nous séparant des autres dimensions du monde. Je sentais obscurément que cette histoire n'était pas à considérer comme une simple affaire de cul. Et Célia ? Que vivait-elle avec lui ?

Tout était confus, désordonné. J'avais hâte de rentrer et de me retrouver dans ma chambre. Clore les volets et me recentrer sur ce que j'y avais vécu. En parcourant les quelques mètres qui me séparaient de l'entrée de mon immeuble, j'avais fouillé mon sac à la recherche de la broche. Mes doigts avaient enfin rencontré les pierres du bijou. Je l'avais serré dans ma paume. J'avais immédiatement été étonnée par la chaleur qui en émanait. La broche était même brûlante. Mais je n'avais pas ouvert la main. Je voulais garder cette brûlure, la laisser imprimer ma peau, absorber cette souffrance. Comme une punition, comme une scarification, comme un stigmate de ma faute. 

En rentrant dans le studio, je m'étais effondrée sur mon lit, serrant encore le bijou dans ma paume gauche. Je ne voulais, ni ne pouvais le lâcher. Il faisait maintenant corps avec ma main. Son contact incandescent engourdissait mes doigts, mon poignet. Sa brûlure se diffusait jusqu'à mon coude, atteignait presque mon épaule, irradiait quasiment ma poitrine. Mon bras se tétanisait sur l'objet. Une secousse de panique m'avait foudroyée, et m'avait poussée à bouger les doigts pour libérer la broche. Mais je ne parvenais pas à desserrer mon étreinte. J'imaginais mon corps entier se pétrifier sous l'effet surnaturel des pierres. Ces pierres qui rappelaient les couleurs des ocelles du paon. 

Dans un effort immense, j'avais réussi à me relever et à quitter mon lit. Je parvenais à peine à tenir debout. Mes muscles ne me répondaient plus. Le pouvoir de la broche leur ôtait toute vigueur.  J'essayais de me concentrer sur autre chose que la douleur. Je regardais mes murs, avec les étagères de livres, je tentais de penser à ma thèse, aux étudiants de première année, au journal, à Julien, à toutes les choses tangibles qui pouvaient me ramener à la réalité. J'avais réussi à accomplir les quelques pas qui me séparaient de ma petite salle de bain. Je prenais de grandes inspirations, pour abreuver mes poumons d'oxygène et irriguer mes veines. J'imaginais mon sang devenir solide et cesser de circuler dans mon corps. A nouveau, se concentrer. Le quotidien, ma vie avant Axel, avant Stanis, avant le paon, avant la chapelle du démon. J'étais parvenue à atteindre l'évier et de ma main libre, j'avais ouvert l'eau froide, poussant le débit à son maximum. Au prix d'une souffrance inimaginable, j'avais tendu le bras et avais inondé ma main du liquide glacé, j'avais baigné la brûlure de longues secondes. Mes doigts avaient fini par se décrisper et la broche était tombée au fond de la vasque. 

Immédiatement, j'avais été apaisée. Soulagée. Comme le jour où le gynécologue l'avait extraite de mon vagin. Mes phalanges étaient devenues blanches, et le creux de ma paume portait les marques du bijou, la chair à vif, rougie. Ma main tremblait encore, mais ça allait. Ça irait. J'avais laissé l'objet tel quel, gisant près de la bonde. 

Je m'étais assise à mon bureau pour me calmer, et j'avais allumé mon ordinateur. Une notification m'annonçait que j'avais un message. D'Axel.  

Le clavier vampireOù les histoires vivent. Découvrez maintenant