La poussière qui montait du sol de terre battue souillait les chausses des deux jeunes gens qui se pressaient dans les ruelles encombrées de la ville. Ils marchaient sur la cité comme des conquérants, comme des princes victorieux, cheveux en bataille, chemises au vent, beaux comme les Appolon et les Adonis qu'ils apprenaient à peindre et à sculpter, souriant au soleil couchant malgré la modestie de leur tenue. Ils avaient déjà dépensé un quart de la somme qui leur avait été confiée pour acheter de quoi fabriquer les couleurs et les pinceaux qui serviraient à tout l'atelier.
"Le maître a dit azurie broyé, outremer, brun d'Espagne, terre de sienne brulée, terre verte, et sinople... Dépêche-toi, Stanislas, ce coquin de Baldiero ne nous ouvrira pas sa boutique si tu traînes encore.
- Ça ira ! Tu dilueras juste un peu plus !
- Tu crois que Guglielmi diluera aussi ses florins pour payer sa madone ?
- Hahaha, les gargotes seront notre perte, mon frère ! Pas la peine de me faire la leçon, j'ai bien vu comment tu tournais autour de la belle Vénitienne en robe jaune ! Si ce marchand n'était pas parti avec, c'est toi qui lui aurais donné les pièces d'argent qu'elle réclamait !
- On verra quand le maître nous aura versé notre salaire... S'il le fait... Tu sens encore le vin !
- Toi aussi. Et tu pourrais sentir bien pire !"
Les deux apprentis éclatèrent de rire et se dépêchèrent de traverser le Ponte Vecchio pour traverser l'Arno et atteindre le quartier des marchands de couleurs.
Baldiero avait déjà commencé à mettre en ordre ses étals de poudres colorées, huiles, racines étranges, et flacons méticuleusement étiquetés quand les deux apprentis arrivèrent à hauteur de son échoppe.
"Laisse-moi faire, chuchota Stanislas à l'adresse de son ami.
- Et il n'aime pas les étrangers, un point de plus contre nous... Tu as intérêt à être habile !"
Ils pénétrèrent dans la petite boutique odorante et bariolée. Le marchand grogna quand il les vit apparaître.
"Baldiero, tu es un grand ami des arts, n'est-ce pas ? commença Stanislas.
- Qu'est-ce que tu veux encore, scélérat ? Je vais dire à votre maître que vous arrivez chez moi au moment de la fermeture, ivres et débraillés ! C'est une honte ! Vos aînés n'étaient pas des vauriens comme vous, croyez-moi ! On se demande où il est allé vous chercher ! Des ours ! On dirait que vous sortez de la chambre d'une fille !
Les deux amis avaient pouffé.
- Ecoute, Baldiero. Si tu nous fais un prix, où si tu dérègles un peu le plateau de ta balance, je te promets que mon compagnon ici présent te peindra le tableau qui te plait. Ton portrait, une vierge, une scène antique, ce que tu voudras. Axel Vacarescu, que tu vois devant toi en personne, sera le prochain Léonard, je te l'assure. Les princes se l'arracheront très bientôt, alors imagine la valeur que prendra une oeuvre inconnue, même de jeunesse !
- Balivernes ! Vous aurez ce que vous pouvez payer, pas une once de plus !
Axel s'était approché du comptoir.
- Mon cher monsieur Baldiero. Auriez-vous l'obligeance de me prêter de quoi vous donner un aperçu de ce dont je suis capable ? N'êtes-vous pas curieux ? Allons, imaginez l'effet d'un portrait de vous dans votre magasin...
Le marchand bougonna mais finit par sortir un morceau de parchemin froissé et tendit à Axel la plume avec laquelle il écrivait dans son livre de comptes.
Le jeune homme se mit à gribouiller, d'abord des lignes incompréhensibles, et puis un visage commença à se former. Au bout de quelques instants, il tendit le parchemin à Baldiero. La mine du marchand passa du renfrogné au réjoui, et il finit par éclater de rire.
Axel avait dessiné une caricature de son compagnon, accentuant les traits du visage de Stanislas, qu'on reconnaissait sans hésitation, mais avait remplacé son corps d'homme par celui d'un ours, parfaitement réalisé.
Quand ils ressortirent de l'échoppe, les deux jeunes gens avaient dans un sac tout ce que le maître avait demandé, et il leur restait même quelques pièces.
Ils avaient repris en sens inverse les ruelles qui les ramenaient à l'atelier. Le quartier prenait son visage nocturne. On devinait des silhouettes dans l'ombre. Des prostituées étaient postées le long des murs, appuyées aux portes, seules ou par groupes de deux ou trois.
"Allez Axel, allons poser le matériel chez le maître et ressortons dépenser ce qui nous reste. Du vin, une brune bien ronde, une blonde aux yeux verts, toi et moi, il me semble que ce serait une bonne manière de fêter l'art !"
VOUS LISEZ
Le clavier vampire
Paranormal" Qu'est-ce que tu es ? - Je suis ce que je suis." Fantastique et érotisme, histoire et secrets, se croisent dans le récit vénéneux d'un amour incandescent, où rêves et réalité se chevauchent dans une atmosphère de fièvre nocturne. Attention, de no...
