J'avais laissé Célia se reposer. J'étais néanmoins sortie inquiète. J'aurais préféré qu'elle m'accompagne chez moi, mais sa sœur devait passer la prendre une heure plus tard pour l'emmener quelques jours dans le sud, et lui changer les idées. Stanis n'était pas à Tours, absent pour régler des affaires d'ordre professionnel, m'avait dit Célia. Stanis...
Je ne voulais pas la troubler plus encore, mais les soupçons qu'elle nourrissait autour d'une présumée aventure entre Sophie et son amant me préoccupaient étrangement. J'aurais voulu rester auprès d'elle, mais je voulais rejoindre Axel. Il fallait que je lui explique tout. J'avais besoin qu'il m'écoute, qu'il m'aide à y voir plus clair, qu'il soit là. Les choses prenaient un tour qui dépassait évidemment une simple histoire d'attirance sexuelle. Plus je pensais à Stanis, à son regard hypnotique, au magnétisme de sa présence, à l'audace de ses gestes, plus s'imposaient à moi des pensées qui me paniquaient. Elles n'étaient pas véritablement rationnelles, plus de l'ordre de l'intuition, mais certains indices m'apparaissaient comme incontestables, même s'ils ne constituaient pas des preuves de quoi que ce soit. Les échanges de messages avec la victime, le lieu de la découverte du corps, l'absence subite de Stanis et surtout sa personnalité insaisissable. Autoritaire, sensuel, impétueux, débridé, froid, inquiétant...
Au moment de traverser la rue, devant l'immeuble de Célia, mon regard avait été attiré par une voiture garée juste en face. Une Polo noire. Celle que j'avais déjà vue deux fois et que j'avais supposé être celle de mon chauffeur pour Paris. A peine l'avais-je repérée, que le conducteur avait démarré et s'était engouffré dans la circulation. J'avais couru jusqu'à mon appartement.
Axel s'était installé sur un des fauteuils du salon, et il feuilletait un de mes livres sur les chimères médiévales. Il avait préparé du thé et m'avait accueillie avec un baiser tendre et des bras rassurants. C'était un soulagement de le retrouver. Sa présence chez moi était étrange, elle m'aurait parue inconcevable quelques jours auparavant, mais les circonstances la rendaient pour ainsi dire naturelle, comme allant de soi. Sa bouche esquissait un sourire, mais les muscles de sa mâchoire, qui se contractaient imperceptiblement, révélaient une tension certaine.
Je lui avais tout expliqué. Célia, le crime, ma visite à la chapelle avec Julien, nos recherches, et bien sûr Stanis. Je n'avais rien voulu cacher. Ce qu'il m'inspirait, ce qu'il provoquait, ce que nous avions fait.
"Je savais qu'il était là. Vermine abjecte.
Son regard s'était assombri. Il ne cherchait plus à sourire. Un grand silence avait suivi ces quelques mots. Une vague de panique, d'incompréhension, d'épouvante, m'avait submergée. D'une voix qui trahissait sans doute mon affolement, j'avais réussi à articuler :
- Quoi ? Mais de quoi parles-tu exactement ? De quoi es-tu au courant ? Vous vous connaissez ?
Je n'avais pas oublié les mots d'avertissement qu'il avait glissés dans son dernier message, avant notre rencontre Paris. "Tu seras au contraire plus en sécurité que tu ne peux l'être à Tours. Il faut me croire. Tu dois être plus prudente." J'avais donc été imprudente. "Tu dois apprendre à rejeter ce qui te mènerait à ta perte, à notre perte. Fais attention à toi, ma chérie, ne te laisse pas abuser, ni par tes sensations, ni par les autres." Il avait perçu un danger, une menace. Il savait des choses. Mais s'agissait-il de choses qu'il ressentait ou d'événements dont il avait une connaissance objective et bien réelle ? Nous avions finalement à peine eu le temps de parler. Il ne m'avait rien expliqué. Les événements s'étaient imposés, avec la magie de mes visions. Ou leur réalité. Je ne savais plus.
- Bois ton thé, mange un morceau. Prends ta veste, mets un jean et des baskets. Je veux te montrer quelque chose."
Le temps que je me prépare, il avait appelé un service de location de voitures, et bientôt, un SUV Ford gris nous attendait devant la porte d'entrée. L'employé nous avait tendu les clés et était reparti dans une deuxième voiture avec un collègue.
Axel avait pris le volant, et nous étions sortis de Tours pour prendre une direction que je reconnaissais, la direction de la chapelle Saint Firmin.
"Tu n'as pas mis en route le GPS ?
- Non. Inutile. Je sais parfaitement où je vais.
Sa voix était sèche et son intonation était dénuée de toute la chaleur qu'elle dégageait habituellement. Cette raideur soudaine n'avait rien à voir avec ce qu'il m'avait montré jusqu'alors et elle en modifiait même sa physionomie. Je ne reconnaissais pas l'homme charmant de cette soirée au château, de cette nuit dans sa chambre. Qui était-il ? Qu'était-il ?
- Et on va où ?
Je savais que la question n'était que rhétorique. Il ne répondrait pas. Les doigts d'Axel étaient crispés sur le volant et le levier de vitesses. La pression des muscles faisait blanchir ses phalanges. Il regardait droit devant lui, comme sourd et aveugle à ma présence. Ses lèvres s'étaient pourtant entrouvertes, et dans un souffle, il avait murmuré ces trois mots :
- Sous les pierres."
Pour la première fois depuis que nous nous étions retrouvés, un sentiment de malaise me gagnait, me pénétrait insidieusement, m'imprégnait comme un poison qui se diffusait de plus en plus vite. J'étais en voiture avec un inconnu. Un inconnu qui avait su me conquérir, m'enjôler, faire taire toutes mes questions. Son argent, sa culture, sa sophistication, ses mots. J'avais agi comme une droguée, comme un sujet sous hypnose, comme une idiote irréfléchie, inconsciente. Il m'avait menti, au moins par omission. Il connaissait Tours, la chapelle. Cette Polo noire, elle venait bien sûr de lui. Il me surveillait. Il connaissait Stanis. Ils étaient complices, mais de quoi ? J'avais l'impression d'être à nouveau une proie prise au piège. Il m'avait manipulée du début à la fin...
Au-delà des angoisses que toutes ses pensées faisaient naître, au-delà de l'effroi que je parvenais à peine à maîtriser, une douleur étouffée étreignait ma poitrine. Les larmes me montaient aux yeux à mesure que la panique me faisait perdre le contrôle de moi-même. Tout ne pouvait n'être que mensonges.
Le lien.
Il était là. Le lien était vivant. Il avait resplendi en nous comme un feu sacré. Il ne pouvait n'être qu'artifice et tours de passe-passe. Il devait me faire tenir. J'observais son profil, une statue de marbre sombre, veineux, serpentin. Mais derrière cette noirceur, la lumière du paon étincelait encore. Je la devinais sous la couche de cendres.
Sous les pierres.
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Le clavier vampire
Paranormal" Qu'est-ce que tu es ? - Je suis ce que je suis." Fantastique et érotisme, histoire et secrets, se croisent dans le récit vénéneux d'un amour incandescent, où rêves et réalité se chevauchent dans une atmosphère de fièvre nocturne. Attention, de no...
