4 : La magicienne et le voïvode

871 39 19
                                        

Un soir, il devait être 23 heures 30, alors que je traînais seule devant mon écran, refusant plus ou moins poliment des demandes de dialogue sans intérêt, un nouveau nom est apparu dans la longue liste des membres connectés. Je ne l'ai pas remarqué tout de suite. C'est lui qui m'a contactée. 

Je changeais très souvent de pseudo, au gré de mes humeurs et de mes convoitises. Ce soir là, j'avais choisi un prénom "sélectif" : Circé. Cette référence à la littérature antique était censée filtrer les interlocuteurs, et attirer comme un appât les hommes les plus lettrés, qui sauraient répondre ce soir-là à mes envies de discussion savante. J'aimais beaucoup le mythe de cette magicienne, qui ensorcelle Ulysse et ses compagnons dans l'Odyssée. Tchatmania était un peu mon île magique à moi, et je me sentais souvent comme Circé sur son île d'Aiaié, vivant dans un palais situé au milieu d'une clairière, entouré de loups et de lions, autrefois des hommes qu'elle a envoûtés.

 Vlad : Circé... tu captures les hommes et tu en fais des porcs, n'est-ce pas ?

Circé : Bonsoir déjà, cher Vlad. C'est pas un peu abrupt et agressif comme entrée en matière ça ?

Vlad : Je ne sais pas. Tu préfères que je te parle comme toute la série de marionnettes dont tu viens de refuser les demandes, et incapables d'aligner trois mots sans faute de grammaire ?

Circé : Comment peux-tu savoir une telle chose ? J'ai horreur des mecs arrogants.

Vlad : C'est faux. Ce sont les hommes arrogants qui t'excitent. Les autres, tu en fais de gentils camarades, au mieux. 

Circé : Non, j'aime les hommes qui ont le sens de la séduction. Evidemment, ceux qui restent au stade des conversations de potes restent de gentils camarades. 

Vlad : En effet, et il faut que ces hommes "qui ont le sens de la séduction" soient dotés d'une bonne dose d'arrogance pour tenter quelque chose avec une sorcière. 

Circé : Une ensorceleuse !

Vlad : Rires. Tu vois, tu en conviens.

Circé : ...

La conversation avait pris directement un tour tendu, mais cette tension, bizarrement, n'était pas pesante, en tout cas pas dans le sens où j'aurais eu envie de clore l'échange en fermant simplement la fenêtre, sans prendre la peine de dire au revoir. Au contraire, ce climat électrique avait quelque chose d'étrangement attirant et apaisant. Je sentais que je n'avais plus à faire l'effort de tirer les ficelles. Je me sentais devenir proie, et ce sentiment, étonnamment, me procurait une délectation que je n'aurais pas soupçonnée. 

Circé : Et toi, ce pseudo de vampire, tu ne trouves pas que c'est un peu ridicule ? Et qu'est ce que tu fais ici ? Je ne t'avais jamais rencontré.

Vlad : Rires. Je te cherche bien sûr. Je sens que tu comprendras vite ce que je peux t'apporter. Quant à mon nom ici, Vlad III l'empaleur, Vlad Tepes, Drăculea, tu n'aimes pas la référence ? Moi elle me fait rire. 

Un vampire de livres d'histoire. Vlad Tepes, ce voïvode de Valachie, dans la Roumanie actuelle, qui avait vécu au milieu du quinzième siècle, souverain cruel qui empalait ses ennemis comme ses propres soldats, répandant l'horreur et le feu lors de ses guerres contre les Ottomans, était à l'origine du mythe moderne du vampire, en particulier à travers la figure littéraire puis cinématographique de Dracula.

Circé : J'aime bien les monstres médiévaux, figure-toi. Plus que tu ne l'imagines. 

Vlad : Ça tombe fort bien dans ce cas.  Il est bientôt minuit, le soleil est couché depuis longtemps, ma matinée touche à sa faim, et je ne vais pas tarder à réclamer mon repas.

Circé : Et c'est quoi ton repas ?

Vlad : Toi.

Circé : Tu crois que je serais à ton goût ? Je ne suis pas exactement une jeune vierge victorienne... 

Vlad : Je vois que tu connais l'histoire du comte Dracula, celle racontée par Bram Stoker en tous cas. 

Le ton ironique avait titillé mon orgueil. 

Circé : Je sais lire.

Vlad : Et écrire. Je veux que tu me copies une de tes conversations actuelles. 

Circé : Quoi ? 

Vlad : Fais moi un copier-coller d'un de tes tchats de ce soir. Combien as-tu de contacts avec qui tu parles, à part moi ?

Circé : Très honnêtement, il n'y a pas grand chose à copier, je n'ai eu affaire qu'à des types insipides. Et depuis que tu es là, je ne parle qu'à toi. 

Vlad : Demain soir, tu le feras. Choisis bien. Je veux voir comment tu les rends fous. 

Cette demande singulière aurait dû me paraître complètement hors de propos, voire inquiétante, mais sur l'instant je me suis juste dit, "ok, demain soir". Je m'étais alors rendu compte que j'avais laissé en plan les quelques garçons avec qui j'échangeais et que j'étais suspendue aux lettres s'affichant à mon écran, comme si j'étais suspendue aux lèvres de celui qui les écrivait, impatiente et fébrile,  pendue à chaque réplique de mon étonnant  interlocuteur.

Vlad : Ça me plait que tu m'avoues ainsi ne parler qu'à moi. Moi aussi je vais penser à toi, cette nuit et demain. Je vais rêver de ta chair si tendre et de ta peau si délicate. Noapte bună tovarășul meu dulce.

Je ne saurais expliquer le sentiment qui m'habitait alors, mais les choses s'étaient mises à me paraître d'une lumineuse évidence. Je reviendrais le lendemain, et je lui donnerais ce qu'il voulait. J'étais à lui, capturée grâce à quelques mots, tout simplement envoûtée. Face à n'importe qui d'autre, j'aurais ri, mais entre les mains de ce mystérieux Vlad, je n'étais plus la tchatteuse insolente de d'habitude, j'allais partager mes vilains petits secrets avec cet inconnu, comme il me le demandait.

Circé : Qu'est ce que tu as écrit ? C'est du roumain ?

Vlad : Je te souhaite une bonne nuit. Il est temps que tu ailles te reposer. 

Circé : Attends...

Vlad : Tu veux encore me dire quelque chose ? Tu n'as pas peur que ce soit moi qui t'ensorcelle ?

Une impulsion soudaine s'était alors emparée de mes doigts rivés au clavier, comme si je ne maîtrisais plus mes mots, terrassée par une chaleur soudaine au creux de mon ventre, happée par un cri monstrueux de ma chair vers cet inconnu dont je ne connaissais ni le visage ni le nom. 

Circé : Je voudrais que tu me baises là, très vite et très fort.

Vlad : Merci pour ces mots. J'espérais que ce serait ceux que tu prononcerais. Moi aussi j'appelle de tous mes vœux ce moment. L'exultation de nos corps soudés l'un à l'autre. Dors bien ma tendre amie.

Circé : Je t'embrasse. 

Le clavier vampireOù les histoires vivent. Découvrez maintenant