L'interrogatoire

45 7 1
                                        

Egan serra les dents et ne répondit rien. L'homme insista :

- "Est-ce que tu reconnais avoir eu des relations d'ordre sexuel avec un de tes camarades ?"
- "Je ne vois pas en quoi cela vous regarde," répliqua froidement Egan.

Quelle était la finalité de cet interrogatoire humiliant, sinon de lui démontrer que l'Administration était au courant de tous ses faits et gestes ?

Le Directeur se lança dans une longue tirade aux allures de sermon :

- "Tu n'es pas sans savoir que nous avons le taux de natalité le plus bas de la galaxie, et le taux de mortalité le plus élevé. Si la génétique est tellement importante pour nous, c'est parce que c'est grâce à elle que nous pouvons mettre au monde les enfants en bonne santé et à fort potentiel qui deviendront nos élites de demain. Toute notre société est basée sur la transmission des compétences par voie héréditaire, et le planning des naissances d'Antagorria est établi en fonction de la grille des probabilités génétiques. Ta génitrice était une scientifique renommée, et Chevis Dane un très bon meneur d'homme. C'est pour ça qu'ils ont été réunis, afin que tu puisses être conçu. De toute évidence, tu as hérité de leurs qualités respectives... bien que l'identité de ton véritable géniteur soit hautement sujette à caution."

Egan ne commenta pas. Le Directeur enchaîna :

- "Tes capacités intellectuelles sont tout à fait remarquables et tu es promis à un bel avenir. Nous te proposons aujourd'hui de poursuivre tes études et à terme, de faire partie des élites de la planète. Tu sais comment les choses fonctionnent sur Antagorria : en échange de ce que tu apporteras à la société, tu seras nourri, logé, et l'Administration veillera à ce que tu ne manques jamais de rien. Car c'est ainsi que sont traités les bons citoyens."

Les bons citoyens... On y arrivait, se dit le jeune homme.

- "Le droit fondamental qui nous est accordé à tous est celui de vivre une vie décente," poursuivit le Directeur. "Mais en contrepartie, nous avons le devoir de travailler et d'oeuvrer collectivement pour notre survie sur cette planète."

Il fit une pause avant de reprendre :

- "Un autre de nos devoirs consiste à transmettre nos gènes afin de garantir la pérennité de l'espèce humaine sur ce sol. Un jour viendra où l'Administration te demandera de te plier à cette exigence. Quand tu auras atteint l'âge adéquat, les Registres établiront la liste des partenaires avec lesquelles les probabilités génétiques seront les meilleures. Si elles donnent leur accord, tu devras rencontrer ces femmes afin de... participer au renouvellement des générations. Il va sans dire que si tu préfères fréquenter tes semblables, l'exercice peut s'avérer difficile."

En effet, comment Egan pouvait-il être un bon citoyen s'il n'offrait pas de descendance à cette bonne société qui le nourrissait ? Une société insensible dont la valeur des habitants ne se jugeait qu'en fonction de leur utilité. Un monde impitoyable qui n'accordait de l'importance qu'aux compétences et au savoir, et se désintéressait totalement de l'humain !

Egan avait envie de vomir. Cette discussion dégradante qui contenait des menaces à peine voilées avait pour seul objectif, il le comprenait maintenant, de s'assurer qu'il resterait dans le rang. Parce qu'un citoyen qui, pour une raison ou une autre, refusait de se plier aux règles, ce n'était pas un bon citoyen. Et les mauvais citoyens, Antagorria n'en voulait pas. L'Administration cessait de nourrir ces gens et les parquait dans les quartiers délabrés du port. Leurs noms étaient effacés des Registres, ils devaient se débrouiller seuls pour survivre et ils étaient déclassés pour n'être plus que des Citoyens de 3ème Catégorie. Puisqu'ils avaient refusé leurs devoirs, alors ils n'avaient plus aucun droit.

Egan enrageait. Il était conscient d'être prisonnier du système et ne supportait pas d'être manipulé tel un pantin. Une bonne nouvelle cependant : si l'Administration l'imaginait uniquement intéressé par les hommes, c'est qu'elle n'était pas aussi bien renseignée que ça. Il lutta pour maîtriser sa colère et s'adressa froidement à ses interlocuteurs :

- "Ce qui s'est passé ce jour-là à la ferme n'était qu'un concours de circonstances."

Le professeur le regarda avec scepticisme :

- "Tu es en train de nous dire que ce serait arrivé contre ton gré ?"

Egan renifla avec dédain :

- "Bien sûr que non. Ça a eu lieu et c'était très bien comme ça. Mais étant donné que ça s'est passé sur mon temps libre, ça n'a pas affecté mon travail. Et je ne vois de toutes façons pas en quoi le fait d'avoir eu ce genre de relation avec un homme signifie que je ne remplirai pas mes devoirs envers la société."

- "Non, en effet," reconnut le Directeur.

Il se redressa dans son siège et poursuivit :

- "Peut-être avons-nous tiré des conclusions un peu hâtives. Il nous semblait néanmoins important d'être bien au clair sur ce point avec toi, afin qu'aucune ambiguité ne subsiste. Voilà qui est fait, nous ne te retiendrons pas plus longtemps... "

Egan se leva de sa chaise sans attendre la fin de la phrase. Il les salua d'un bref signe de tête pour indiquer qu'il prenait congé et se dirigea vers la sortie.

- "Une dernière chose, Egan..."

Le jeune homme se retourna vers le Directeur qui avait à peine haussé la voix :

- "Nous sommes au courant du marché que tu as passé avec le Régent Dimitri Vivek l'année de tes dix ans, avant son départ de la Couveuse."

L'homme fit une courte pause et Egan retint son souffle, sa main posée sur la poignée de la porte.

- "Tu t'étais engagé à l'excellence, et tu y es parvenu. Une fois encore, tu mérites nos félicitations."

Egan fit de son mieux pour ne pas laisser percer sa nervosité. A l'époque, quand il s'était mis d'accord avec Dimitri, le jeune Régent avait eu l'air tellement sûr de lui qu'Egan lui avait accordé sa confiance sans hésiter. Mais quelle valeur leur marché d'adolescents avait-il eu aux yeux de l'Administration ?

- "Tu connais l'importance du contrat moral dans notre société," continua le Directeur. "S'engager à quelque chose ne doit jamais être fait à la légère. Par conséquent, quand tu quitteras la Couveuse, nous informerons les Registres de la modification de ton état civil. Tu retrouveras le nom que tu portais avant de rejoindre notre Etablissement. En es-tu satisfait ?"

Egan était surtout stupéfait par un tel degré de perversité. Après l'avoir totalement humilié, ils s'attendaient maintenant à recevoir des remerciements !

- "A votre avis ?" grinça-t-il entre ses dents.

Le Directeur ignora la provocation :

- "Bien. Il y a quelques instants, tu t'es moralement engagé à remplir toutes tes futures obligations citoyennes. En tant que représentants de l'Administration, nous en prenons acte et nous t'assurons que tu pourras désormais fréquenter qui bon te semble sans que quiconque n'y trouve rien à redire."

Comme s'il lui fallait une autorisation, s'irrita Egan.

- "C'est terminé ?" demanda-t-il sèchement.
- "Oui, tu peux retourner à tes cours."

Egan dut fournir un effort monumental pour ne pas claquer furieusement la porte en quittant la pièce. Une fois dehors, il prit la direction du dortoir de Mara.

Antagorria [TERMINÉ]Des histoires addictives. Découvrez maintenant