La grange (partie 2)

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Egan suivit Dennar jusqu'au bâtiment qui servait de remise et se trouvait à quelques minutes de marche. A cette heure-ci la grange était déserte. Dennar sortit son trousseau de clés pour déverrouiller la porte, il entra dans la bâtisse et s'approcha de l'un des murs. Il désigna deux grosses poutres au-dessus de leurs têtes :

- "L'air circule mal ici et avec la chaleur, l'humidité ne s'évacue pas. Il y a de grosses traces de pourriture au coin des poutres. Si on ne fait rien elles risquent de se fragiliser et le toit pourrait s'effondrer."

Egan leva les yeux et constata l'étendue des dégâts. Dennar disait vrai, de grosses tâches sombres étaient visibles sur le bois. Il se tourna vers son collègue pour lui demander quel type de réparations il préconisait, mais ce dernier le dévisageait avec une telle intensité qu'Egan s'en trouva gêné :

- "Quelque chose ne va pas ?" s'enquit-il à la place, incertain.

En guise de réponse, Dennar se rapprocha et le poussa dos au mur. Stupéfait, Egan n'opposa pas de résistance et ne sut pas davantage comment réagir quand son camarade entreprit de lui déboutonner sa chemise.

- "Hé, mais qu'est-ce que..." commença-t-il, abasourdi.

Dennar sourit d'un air entendu et poursuivit son geste. Alors qu'Egan ouvrait la bouche pour protester, l'autre jeune homme colla ses lèvres sur les siennes et l'embrassa avec fougue. L'effet fut immédiat : Egan en perdit ses mots et il ne lui fallut que quelques secondes pour rendre le baiser avec une ardeur similaire. Dennar vint à bout des attaches de la chemise qu'Egan se retira lui-même, mais avec tant de fébrilité qu'il s'empêtra les bras dans les manches. Son camarade en profita pour l'embrasser le long du cou, au creux des épaules, sur le torse, accompagnant ses baisers de caresses urgentes et persuasives. Les deux garçons s'étreignirent fiévreusement et l'espace d'un instant, Egan sentit le coeur de l'autre homme cogner contre sa poitrine. Puis Dennar défit le pantalon d'Egan, s'agenouilla face à lui et devint encore plus entreprenant. Egan déglutit avec difficulté. Il fixait la tête du jeune homme qui allait et venait entre ses cuisses. Incapable de prononcer un mot, il effleura du bout des doigts les mèches de cheveux clairs. Le contact était agréable. Il passa la main dans la chevelure de son compagnon, l'encourageant par ce geste à continuer. Puis il ferma les yeux et bascula la tête en arrière, prenant appui contre le mur et s'abandonnant à toutes ces délicieuses sensations. La volupté des baisers de son partenaire sur cette partie sensible de son anatomie contrastait avec la brutalité de son désir. Il était fou d'excitation au point d'en avoir le vertige. Quand ses jambes se mirent à trembler et que sa respiration s'emballa, il sut ce qui allait venir. L'orgasme le balaya avec une telle force, vague de plaisir ravageuse et libératrice, qu'il se serait effondré s'il n'avait pas été adossé au mur de la grange.

Quand il reprit ses esprits un peu plus tard, Dennar s'était relevé et il réajustait sa tenue. Il tendit sa chemise à Egan qui la saisit d'une main vacillante. Alors qu'il la reboutonnait, une ombre derrière son camarade attira son attention. Il releva la tête et aperçut une silhouette dans l'entrebâillement de la porte. Son sang se glaça. Même s'il n'y avait aucune règle explicite à ce sujet, il savait que ce qui venait de se passer avec Dennar n'aurait pas dû se produire, en tous cas sûrement pas dans cette grange ni pendant leurs heures de travail. Son regard croisa celui de la jeune fille qui les observait, mutique, une main posée sur le chambranle de la porte. Il la reconnut avant qu'elle fasse quelques pas en arrière et s'en aille en courant. Il s'élança après elle :

- "Attends, reviens !" la héla-t-il en atteignant la porte.

Mais la fille ne l'écouta pas. Conscient de son allure débraillée, Egan ne tenta pas de la rattraper. Il ferma la porte et retourna auprès de Dennar.

- "Qui c'était ?" lui demanda le jeune homme.
- "Mara," répondit Egan, maussade.

Dennar haussa un sourcil interrogateur qui incita Egan à poursuivre :

- "Une fille de ma Couveuse. Elle est entrée ici comme apprentie il y a quelques décades."
- "Ca pose un problème ?"
- "Qu'elle nous ait vus ? Non, je ne pense pas."

Egan finit de se rhabiller. Il avait parfois l'impression que la jeune fille l'espionnait car à la ferme comme à la Couveuse, elle n'était jamais loin, même lorsqu'elle n'avait aucune raison de se trouver dans les parages. Cette pensée l'irrita. Il était aussi préoccupé parce qu'il avait déjà eu affaire à Mara. C'était elle qui était allée chercher le Régent neuf ans auparavant quand il avait eu une altercation avec Tom Arklad et que cela s'était terminé de façon peu glorieuse dans les marais. Ce bâtiment où il se trouvait avec Dennar n'était jamais utilisé à cette heure de la journée, Mara n'avait donc pas pu tomber sur eux par hasard. Alors que faisait-elle là ?

La pièce finit par s'assombrir et Egan se souvint que le chauffeur n'allait pas tarder à venir le chercher. Il se sentit soudain maladroit, ne sachant comment se comporter vis-à-vis de Dennar. L'autre jeune homme leva les yeux à ce moment-là et ils se regardèrent un moment sans rien dire. D'une voix mal assurée, Egan rompit le silence :

- "Je dois y aller..."

Dennar acquiesça d'un léger signe de tête, de la manière dont ils se disaient fréquemment bonjour ou au revoir quand ils se croisaient dans l'exploitation.

Egan hésita un instant puis il sortit du bâtiment. Avec la tombée de la nuit, l'air était plus frais à l'extérieur. A peine eut-il franchi la porte qu'il repéra Chevis Dane qui se dirigeait vers la bâtisse d'un pas déterminé. Il s'arrêta, pétrifié. Le gérant l'interpella :

- "Ah, Egan, te voilà ! Ca fait une heure que je te cherche. Il faut que je te parle de quelque chose, tu as une minute ?"

Le ton de Chevis n'avait rien d'accusateur, aussi sa présence était-elle probablement sans rapport avec l'intrusion de Mara un peu plus tôt. Dennar sortit de la grange avant qu'Egan ait le temps de répondre. Mauvais timing, pensa Egan. Chevis cessa d'avancer et son regard passa d'un jeune homme à l'autre.

- "Qu'est-ce que vous faisiez là-dedans tous les deux ?" grommela-t-il, suspicieux.
- "Dennar voulait me montrer les... les poutres dans la grange," bafouilla Egan.

Calmement, son camarade expliqua :

- "Elles sont en train de pourrir. Si on ne les remplace pas vite, le toit peut s'effondrer d'un moment à l'autre."
- "Tu en es sûr ?" s'alarma le gérant, oubliant sur le champ ses récriminations.

Dennar l'invita à venir voir par lui-même, et Egan les suivit à l'intérieur du bâtiment en essayant de faire bonne figure. S'il y avait bien une chose qu'il ne maîtrisait pas, c'était son émotivité. Quand une situation inattendue se présentait, il était incapable de cacher sa surprise, son embarras ou sa colère. Pire, il arrivait même qu'il rougisse. Les gens de la Couveuse ou de la ferme étaient différents. Ils semblaient imperturbables, comme si rien ne pouvait les déstabiliser. Le lavage de cerveau auquel ils étaient soumis dès leur plus jeune âge devait être efficace, pensa cyniquement Egan. Car contrairement à lui, ils avaient tous été placés en Couveuse à la naissance et n'avaient jamais connu d'autre vie que celle dans laquelle l'Administration d'Antagorria les avait cloîtrés. Un véritable conditionnement de masse.

Egan observa Dennar en coin. Le jeune homme débattait avec Chevis des meilleures façons de réparer la grange sans que cela affecte le travail des ouvriers. Il se conduisait comme à son habitude. Le rose qui colorait ses tempes était-il dû à la chaleur qui émanait du bâtiment ou à l'étreinte torride qui avait eu lieu si peu de temps auparavant ?

Antagorria [TERMINÉ]Des histoires addictives. Découvrez maintenant