La course-poursuite

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A bout de souffle, Egan courait en zigzagant au milieu des marécages. Un peu plus tôt, il avait trébuché dans une flaque trop profonde et avait évité la chute de justesse en s'agrippant à un bosquet de joncs. A cette époque de l'année, une grande partie des marais était asséchée mais ce n'était pas le cas aux alentours de la Couveuse. Lors de ses virées clandestines, Egan avait maintes fois arpenté les lieux et c'est ainsi qu'il avait repéré un réservoir d'eau stagnante dont une partie du fond était recouverte d'une vase épaisse et fangeuse. Il y était presque.

Dans son dos, il entendit les cris de ses assaillants s'intensifier, signe qu'ils gagnaient du terrain. C'est alors qu'il reconnut les abords du petit étang. Il accéléra sa course et prit son élan pour sauter jusqu'au talus qu'il avait remarqué lors de sa première venue. De là, il avança prudemment entre les fourrés en évitant soigneusement l'eau et s'arrêta enfin lorsqu'il atteignit un petit monticule recouvert de végétation. Il inspira profondément pour reprendre son souffle, puis il se redressa et se retourna pour faire face à ceux qui le poursuivaient. Les trois garçons et deux filles qui l'avaient pris en chasse émergèrent des buissons et ralentirent l'allure en le cherchant des yeux.

- "Le voilà !" s'exclama l'un d'eux en le montrant du doigt.

Les garçons allaient s'élancer à nouveau quand l'une des filles, une petite blonde, les arrêta :

- "Pas par là, il y a un marécage..."
- "Et alors, tu as peur de l'eau ? Regarde-le, il n'est trempé que jusqu'aux genoux, tu ne vas pas te noyer !" railla le benjamin de la bande.

Seuls quelques mètres les séparaient de leur cible. Ils se tournèrent vers Egan qui les regardait avec insolence, l'air moqueur. L'aîné fronça les sourcils et lorsque Egan repartit en courant, la petite bande n'hésita pas un instant à s'élancer derrière lui. Sans réfléchir, ils sautèrent dans l'eau trouble. Après seulement quelques enjambées, leurs pieds s'embourbèrent dans la vase.

- "C'est dégoûtant !" glapit la petite blonde.

L'autre fille voulut faire demi-tour mais elle ne parvint pas à soulever ses pieds et perdit l'équilibre, entraînant deux de ses camarades dans sa chute. Horrifiée, elle se mit à crier :

- "J'arrive pas à me relever... je m'enfonce !"

Ses acolytes n'en menaient pas large eux non plus. Bientôt, la panique s'empara de tout le groupe. L'aîné, qui s'était naturellement accaparé le rôle de meneur de la petite équipe, aboya après Egan :

- "Dane ! Dane, arrête-toi, reviens tout de suite !"

Egan, qui n'était pas parti bien loin, fit demi-tour et vint se planter devant eux :

- "Un problème, Arklad ?" demanda-t-il, goguenard, au grand blond qui fulminait de rage.
- "Sors-nous de là, imbécile !"

Egan eut un rire sec :

- "Moi, un imbécile ? Que dire de toi, alors ! Tu seras moins fier quand tu auras fini de t'enfoncer dans ces sables mouvants et que la boue remplira vos poumons et vous asphyxiera tous !"

Le visage de Tom Arklad se décomposa et une lueur d'effroi emplit ses yeux.

- "Dane... " commença-t-il, suppliant.
- "Ne m'appelle pas comme ça," dit froidement Egan.
- "Egan... Egan ! Tu ne peux pas... tu ne peux pas nous laisser là..." bafouilla Tom.

Les filles hurlaient de terreur en appelant à l'aide et le plus jeune des garçons, qui paradait encore quelques minutes plus tôt, sanglotait à présent.

- "Ah oui, tu en es vraiment sûr ?" répliqua Egan à Tom en souriant d'un air mauvais.

Le grand blond le fixa sans rien dire, pétrifié par l'angoisse tandis qu'il continuait de s'enfoncer dans la vase. Quand il reprit ses esprits, il demanda à Egan d'une voix si faible qu'elle en était presque inaudible :

- "Qu'est-ce que tu veux ?"
- "Tu n'en as vraiment aucune idée ?"
- "Egan..." implora Tom.
- "Des excuses" lui répondit Egan après un court silence. "Et ta parole qu'à compter de maintenant, toi et ta bande vous ne m'approcherez plus et vous me ficherez la paix"

Tom Arklad ferma les yeux et prit une longue inspiration, comme si prononcer ces mots était au-delà de ses forces. Il était enlisé jusqu'à la taille et tout son corps tremblait. L'un des garçons le héla d'une voix plaintive :

- "Dis-lui, Tom, dis-lui ! Je ne veux pas mourir ici..."

Tom rouvrit ses yeux et les planta dans ceux d'Egan. Sans ciller, il présenta des excuses et fit la promesse que son adversaire attendait. Puis il tendit le bras afin qu'Egan l'aide à sortir. Mais ce dernier, qui s'était accroupi pendant la discussion, se releva lentement sans lui prendre la main.

- "Enfin qu'est-ce que tu... J'ai dit ce que tu voulais entendre, aide-nous à sortir maintenant !" rugit Tom.

Egan arborait un air satisfait. Non, réalisa Tom : c'était au-delà de ça. Le visage de son ennemi avait une expression absolument radieuse, teintée de fierté et d'arrogance.

- "Vous voulez sortir ? Hé bien commencez par arrêter de gesticuler, et marchez jusqu'au rebord. Vous ne vous enfoncerez pas davantage, il n'y a pas plus d'un mètre de vase là où vous vous trouvez !"

Et dans un grand éclat de rire, Egan contourna la zone de vase et repartit en direction de la Couveuse sans leur laisser le temps de réagir.

Il n'avait pas fait dix pas qu'il tomba nez à nez avec Dimitri Vivek, Régent en Chef de son dortoir. Les Régents étaient des élèves de dernière année chargés de faire régner l'ordre dans la Couveuse en dehors des heures d'enseignement. Egan s'arrêta net et leva les yeux avec effarement. Dimitri le regardait, l'air vaguement désapprobateur. Le reste de son expression était indéchiffrable. À ses côtés se trouvait une petite fille brune aux yeux bleus qu'Egan reconnut sans mal. Elle faisait partie des suiveurs d'Arklad mais elle ne s'était pas lancée après lui lorsqu'il avait entraîné les autres à l'extérieur de l'enceinte des bâtiments. Il comprit maintenant qu'elle était allée chercher du secours.

- "Bon sang, qu'est-ce qu'il se passe ici ?!" gronda le Régent.

Egan, confus, ne sut quoi répondre. Alerté par les voix en provenance du marécage, Dimitri s'avança et vit les cinq ex-poursuivants d'Egan s'extraire tant bien que mal du marais dans lequel ils s'étaient embourbés. Dimitri se retourna et dévisagea longuement Egan, qui rougit jusqu'aux oreilles sous ce regard perçant.

- "Je sens qu'il va falloir qu'on parle, tous les deux."

Ce furent les seuls mots du Régent sur tout le trajet du retour.

Antagorria [TERMINÉ]Des histoires addictives. Découvrez maintenant