Chapitre 11

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Kiara

Je conduis sans vraiment voir la route. Mes mains tiennent le volant, mais ma tête est ailleurs. Coincée entre ce vestiaire, les regards, sa voix… et cette sensation horrible. Alors je roule. Et je vais là où je sais que ça s’arrête. Le salon de tatouage.  Dès que je pousse la porte, l’odeur me frappe. L’encre. Le désinfectant. Le métal chaud. Un mélange brut, presque agressif… mais putain, ça me calme instantanément. Comme si mon corps reconnaissait enfin un endroit où il peut respirer sans se battre. Le bourdonnement d’une machine résonne encore quelque part, léger, régulier. Ça vibre dans l’air comme un cœur mécanique. Ici, tout est simple. Ici, tout est réel.

— Salut les mecs.

Ma voix est plus posée que je ne le suis. Al et Lucas sont au comptoir, café en main. Ils lèvent les yeux vers moi… et leurs sourires disparaissent aussitôt. Je les vois analyser. Les bleus. La lèvre. Ma gueule.

— Merde, Kiara… ça va ?

Je retire ma veste sans répondre tout de suite, je la balance sur une chaise, mon sac suit.

— Ça va. Deux cambrioleurs hier soir. Ils sont rentrés, ils m’ont chopée… je me suis barrée. Et aujourd’hui j’ai séché les cours parce qu’un enfoiré m’a gonflée. J’avais juste besoin d’être ici.

Ils échangent un regard. Et pour la première fois depuis ce matin… je vois un sourire revenir. Lucas disparaît dans la salle du fond sans un mot. Al croise les bras, un petit air satisfait au coin des lèvres.

— Alors toi… tu vas aimer ce qu’on a pour toi.

Je le regarde, intriguée, et ça me fait du bien. Putain, ça me fait du bien d’être intriguée par autre chose que ma propre tête. Lucas revient avec une prothèse. Un bras synthétique. Je reste une seconde figée puis mon cœur repart. Mais pas comme tout à l’heure. Pas dans la panique. Dans l’envie.

— Ça te dit de le tatouer ?

— Oh putain oui.

Mes doigts se tendent déjà vers la surface, je la frôle. La texture est froide, lisse, parfaite, un terrain vierge. Lucas me le tend comme si c’était quelque chose de précieux.

— Je le savais. Il est à toi. Du début à la fin. Tu dessines, tu poses le stencil… et tu tatoues.

— Ou tu pars en freestyle. À main levée, ajoute Al avec amusement.

Je relève les yeux vers eux. Et pour la première fois depuis des heures… j’oublie complètement le reste.

— J’ai bien fait de sécher les cours. Je vous adore.

Je file dans la salle. Et là… tout s’aligne. La chaise. La lampe. Le plateau en inox. Les aiguilles sous blister. Les encres rangées par teintes, noires, grises, profondes. L’odeur d’alcool quand j’ouvre les flacons. Je m’installe. Je respire. Je prends un crayon. Et je commence à dessiner directement sur la peau synthétique. Les lignes sortent toutes seules. Pas réfléchies, mais instinctives. Des traits durs. Des courbes. Quelque chose de violent mais précis. Comme si toute la pression que j’ai dans la poitrine trouvait enfin une sortie. Je trace. Je corrige. J’appuie plus fort. Je transforme. Puis je prépare la machine. Le petit clic métallique quand j’insère l’aiguille me donne des frissons. Le bruit quand j’allume… ce bourdonnement grave, constant… c’est comme une musique. Je teste. La vibration remonte dans mes doigts. Et là… Plus rien d’autre n’existe. Je plonge. L’aiguille touche la surface. Et je travaille. Point par point. Ligne par ligne. Je tends la peau, j’ajuste la pression, je suis chaque courbe avec une précision presque obsessionnelle. Mes gestes deviennent fluides. Naturels. Je kiffe. Je suis juste une putain d’artiste qui grave sa rage dans la peau.

BRISÉE Où les histoires vivent. Découvrez maintenant